Nocturne – épisode 1 : Aile d’ange – I

Mickaël

« Ce serait vrai, ce qu’on raconte sur vous ? Que les anges n’ont pas de sexe ? »

La prostituée humaine — dont j’avais déjà oublié le nom — jeta un regard curieux vers mon entrejambe, dissimulée par mon pagne. Cela faisait quinze minutes qu’elle s’ingéniait à m’exciter, sans succès visible. Je devais être son premier client angélique — elle paraissait jeune —, sinon elle aurait su que les anges étaient loin d’être asexués. Mon pote Donatien, qui s’autoproclamait « baiseur en série », en était la preuve…

Non, c’était juste moi, le zarbe de service, que le sexe avec une partenaire n’avait jamais intéressé. Mais cela, elle n’avait pas besoin de le savoir, surtout pour aller le répéter à Donatien et aux autres…

J’étais assis sur le bord de mon lit et je l’avais laissée grimper à califourchon sur mes genoux, juste pour voir, au cas où. Mais, quand une de ses mains quitta mon épaule nue pour se diriger droit vers mes parties, je l’arrêtai en attrapant son poignet.

« Merci, ça va suffire pour aujourd’hui.

— Quoi ? Mais on vient de commencer ! Tu sais que j’ai été payée pour une heure entière ?

— Eh bien, c’est ton jour de chance, on dirait ! »

Elle se rhabilla en grommelant, et je ne pus m’empêcher d’adoucir mon refus :

« Désolé, ce n’est pas ta faute. C’est moi ; je ne suis vraiment pas d’humeur. »

J’omis juste de préciser que cela faisait exactement cinquante ans que je n’étais pas d’humeur…

***

Le soir même, dans le vestiaire où nous enfilions nos armures, Donatien m’accueillit avec un grand sourire, un clin d’œil et une bourrade dans le dos.

« Alors, t’as bien fêté ton demi-siècle ? Elle était comment ?

— Merci pour le cadeau, ça m’a beaucoup touché », esquivai-je en ajustant mes protège-tibias.

Dona, qui crut à un jeu de mots grivois, éclata de rire.

« J’espère qu’elle ne t’a pas trop fatigué ; on a une longue nuit devant nous ! Ils auraient vraiment pu te donner congé pour ton cinquantième anniversaire…

— T’inquiète. Je suis toujours prêt pour casser du démon ! »

En fait, les poings m’en démangeaient. Rien de tel qu’une bonne baston pour oublier que je n’avais pas pu la lever avec une professionnelle !

Donatien et moi étions des guerriers, entraînés depuis l’adolescence à combattre nos ennemis de toujours par tous les moyens. Quoique encore relativement jeune, j’étais déjà l’un des meilleurs. Prétentieux ? Je préférais « objectif ». Après tout, je n’étais pas à la tête de mon escouade pour rien.

Le vestiaire était une des nombreuses arrière-salles du Paradis, un bar lounge branché qui était aussi le quartier général des anges. Lorsque nous traversâmes la salle principale, il y régnait l’habituelle ambiance feutrée à paillettes. La déco se situait à mi-chemin entre le style « tiki » et une ultra-modernité blanche et épurée, sans oublier quelques marbres et draperies qui évoquaient l’Antiquité — bizarrement, le mélange fonctionnait assez bien. Sur des podiums, des danseurs aux corps sculptés se mouvaient dans des chorégraphies avant-gardistes.

À cette heure, l’endroit était encore peu fréquenté. Néanmoins, je devais avoir l’esprit ailleurs, car je ne remarquai la cliente qui m’avait pris pour cible que lorsque ses longs ongles effleurèrent mon biceps.

« Miam ! Tu travailles ici ? »

Avant que je puisse réagir, Dona l’intercepta.

« T’es pas familière des règles de l’établissement ? On touche avec les yeux ! »

Elle lança un regard dédaigneux à la main qui retenait son bras.

« Et qu’est-ce que tu crois que tu es en train de faire ?

— T’apprendre les bonnes manières. Et, au fait, mon pote et moi, on est de la milice. On n’est pas là pour suivre les règles, mais pour les faire respecter. »

Cela parut l’exciter. Quand nous nous éloignâmes, elle nous suivit des yeux, son hostilité remplacée par un mélange de curiosité et de fascination. Dona avait cet effet sur les femmes. Je me tournai vers lui.

« Merci, mec, mais je pouvais me débrouiller tout seul.

— Pas de quoi ! Je savais qu’elle n’était pas ton genre.

— Et c’est quoi, mon genre ?

— Hmm… Brune, avec un minimum de classe ? Celle-ci n’était aucun des deux. »

Je grimaçai. Apparemment, mon pote en savait plus que moi sur ma propre vie amoureuse…

***

Léara

« Et un rhum cola pour monsieur ! » annonçai-je en déposant le breuvage sur la table du client.

Je tressaillis en sentant quelque chose contre ma fesse, puis me figeai. Je ne rêvais pas : ce fils de salaud me tripotait en public ! Tout mon être voulait hurler ou s’enfuir à toutes jambes, mais je savais que, si je causais une scène ou déplaisais à un client, le patron ne me le pardonnerait pas. Je me forçai à me détendre en me rappelant ses paroles : C’est pour ça que je te paie. Dès que j’eus regagné le contrôle de mes émotions, je fis en sorte de m’extirper avec grâce, sans avoir l’air impoli. Heureusement que mon service se terminait dans moins d’une demi-heure !

Au bar, je retrouvai Zinaïda, ma collègue et colocataire, qui venait d’arriver. Il était relativement tôt et la plupart des habitués des Neuf Cercles se faisaient encore attendre.

« Qu’est-ce que je hais ce boulot ! » marmonné-je entre mes dents.

Zinaïda connaissait le refrain, et elle m’adressa une moue désabusée.

« N’exagère pas, ce n’est pas si terrible… Au moins, on n’est pas toutes nues ! »

Ouais, un string et un collant : une sacrée putain d’armure ! Mais je le gardai pour moi, et Zinaïda continua :

« De toute façon, on n’a pas le choix, alors autant l’accepter. Tu préfèrerais être aux cuisines ou faire les ménages ? »

C’était une question rhétorique. La communauté démoniaque était fortement hiérarchisée, et les options de carrière n’étaient pas légion pour ceux qui avaient la malchance de naître dans le mauvais bout de la pyramide sociale. Trimer derrière les fourneaux ou astiquer les intérieurs était notoirement pénible et très mal payé.

« Attends, reprit Zinaïda, ne me dis pas que t’aimerais mieux travailler les coins de rue ? »

Elle faisait référence aux petits dealers qui passaient leurs journées à zoner dans l’espoir de revendre leur came. Ils étaient tous sous les ordres du patron, évidemment, et les Neuf Cercles servaient fort à propos de couverture pour ce trafic très lucratif. J’avais beau connaître les inconvénients du métier — mon frère s’en plaignait régulièrement —, je ne pouvais m’empêcher d’envier une position où il était permis, et même encouragé, de repousser les attentions non sollicitées.

Zina, interprétant correctement mon silence, secoua la tête, avant de changer de sujet :

« Tu rentres à l’appartement après ton service ?

— Non. Je crois que je vais rendre une visite à mon frère ; ça fait un bout qu’on ne s’est pas vus. »

***

Comme moi, comme tous les défavorisés, mon frère habitait à la périphérie du quartier démoniaque, mais du côté opposé. Il ouvrit la porte après que j’y eus frappé à trois reprises. À sa vue, je sursautai et en oubliai de le saluer.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »

Il avait des cernes, une barbe de plusieurs jours et ses vêtements froissés étaient tachés, mais j’étais habituée à cela. En revanche, ce qui était nouveau, c’était l’œil au beurre noir et la zone rougeâtre sur sa mâchoire, qui paraissait enflée. Il me tourna le dos et je le suivis à l’intérieur de son appartement, refermant derrière moi.

« Je me suis fait tomber dessus par une bande d’anges la nuit derrière. »

Je lâchai quelques jurons colorés contre ces crapules.

« Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? » demandai-je, craignant que sa sale gueule ne soit que la partie émergée de l’iceberg.

En même temps, j’entrepris d’aérer les lieux en ouvrant toutes les fenêtres. C’était mon rituel à chacune de mes visites, et mon frère ne tenta pas de m’en empêcher. Il régnait toujours chez lui une odeur atroce que je n’aurais pas su définir. Je soupçonnais toutefois qu’elle avait quelque chose à voir avec les vieux contenants de nourriture à emporter et les chaussettes sales qui traînaient un peu partout — sans oublier la chasse d’eau des toilettes qu’il oubliait parfois de tirer.

« C’est rien, t’inquiète pas, me répondit-il. J’étais avec un pote, mais quand on a vu combien ils étaient, on a vite dégagé. En fait, le cocard, je me le suis fait en me prenant un poteau. »

Après avoir rempli un sac poubelle avec les ordures dégueulasses ramassées sur les diverses surfaces de son salon, je pris une bière dans son réfrigérateur. Nous bavardâmes pendant quelque temps de choses sans importance. Quand j’eus vidé ma bouteille, je me levai pour partir. Il m’imita brusquement.

« Attends, tu ne peux pas repartir toute seule.

— Pourquoi pas ? C’est comme ça que je suis venue.

— Il fait nuit. C’est dangereux, avec tous les anges qui rôdent.

— Ouais, eh bien, je n’ai pas trop le choix…

— Tu pourrais passer la nuit ici. »

Je songeai à son vieux clic-clac qui ne s’ouvrait plus et à son lit, dont le matelas devait être imprégné de sperme. Sans parler de l’odeur, dont je n’étais pas sûre de pouvoir m’accommoder.

« Hmm… merci, mais non, merci. Ce soir, j’ai vraiment envie de dormir dans mon propre lit, chez moi. »

Il s’approcha, me dominant de sa stature. Il avait l’air grave et déterminé.

« Désolé, mais je ne peux pas te laisser partir. C’est mon devoir de te protéger. Tu es la seule famille qu’il me reste, Léa. »

C’était peut-être ça, le problème. Je crois qu’il tenait à ma vie plus que je n’y tenais moi-même. Je devais trouver des arguments rationnels.

« Je pourrais appeler un taxi. »

J’envisageai également de mentionner l’arme d’autodéfense que je venais d’acquérir sur le marché noir, mais cela risquait de l’alarmer plus que de le rassurer.

« Je ne fais pas confiance aux humains, répliqua-t-il. Je vais appeler Ralph pour qu’il te reconduise. »

Je faillis protester. Ralph était le meilleur ami de mon frère, un vrai dur et… mon ex. Même si nous étions restés en relativement bons termes, l’idée de me retrouver en tête à tête avec lui dans un espace clos me mettait mal à l’aise. Cependant, je compris que c’était la condition sine qua non pour que mon frère accepte de me laisser rentrer. Il faisait un pas vers moi ; je devais faire de même de mon côté.

« OK. Dis à Ralph de se magner le cul. »

***

Mickaël

Les rues étaient calmes. Trop calmes. Cela faisait quelques heures que Donatien, trois autres guerriers et moi patrouillions les abords du quartier démoniaque, et nous n’avions pas croisé âme qui vive. C’était inhabituel, à tout le moins, et cela n’était jamais bon.

La plupart des anges comme des démons n’avaient aucune difficulté à se repérer dans le noir. Ce qui rendait la nuit dangereuse n’était pas, comme pour les humains, le manque de visibilité et l’absence de témoins. Au contraire : la nuit était pleine de monde et d’activité et tout pouvait arriver.

En surface, ce couvre-feu pouvait donner l’impression d’une victoire, que le message avait fini par passer. Mais je soupçonnais que les démons ne s’étaient retirés que pour mieux se regrouper et préparer la contre-offensive.

Afin de satisfaire une envie d’uriner, je m’écartai dans une rue adjacente.

« Dona ! soufflai-je. Surveille mes arrières. »

Il me suivit jusqu’à l’entrée d’une allée. J’avais presque terminé lorsque j’entendis le bruit d’un moteur. Et, sans surprise, quelques secondes plus tard, un gros SUV noir aux vitres teintées passa devant la ruelle. Je n’eus que le temps de distinguer le conducteur, un Noir costaud, mais cela me suffit. Un démon.

C’était peut-être l’impatience accumulée d’une nuit qui n’avait vu aucune action — ou encore la vulnérabilité d’avoir ma bite à l’air. Toujours est-il qu’en une fraction de seconde, mon flingue avait quitté son étui et j’étais sorti dans la rue, criblant de balles les pneus du véhicule. Il était inutile d’essayer de viser directement les passagers — ce genre de voiture, dans ce genre de quartier, avait des vitres blindées. Et, de toute façon, je n’avais jamais eu de goût pour l’assassinat à distance. Je brûlais du besoin d’en découdre d’homme à homme.

Cependant, au lieu de s’arrêter, la voiture poursuivit sa route malgré ses pneus crevés, ralentissant et zigzaguant comme si elle était ivre. Sans attendre nos trois camarades, qui avaient dû être alertés par les coups de feu, je me mis à courir, Dona sur mes talons.

« Bordel, mec ! s’écria-t-il. Et si c’étaient des civils ?

— Avec une bagnole comme ça ? Si tu te la joues voyou, tu dois assumer derrière ! Ça m’étonnerait qu’ils aient pas une arme ou cinq dans ce machin. »

Il s’avéra que nous avions tous les deux raison. Quand le véhicule arriva au bout de sa course, seules deux personnes en sortirent. Le passager avait l’air d’être une femme, et elle était très petite. Quant au conducteur, il se mit à nous canarder avec un fusil, nous forçant à nous mettre à couvert. J’étais accroupi derrière une poubelle ; Donatien s’était réfugié dans le renforcement d’une porte d’immeuble de l’autre côté de la rue. Ayant intercepté son regard, je dirigeai imperceptiblement mon visage et mes yeux vers le ciel. Il répondit par un hochement de tête tout aussi discret.

Dès que la volée de balles s’interrompit, Dona rendit la pareille au démon pendant que, d’un puissant battement d’ailes, je m’élevai dans les airs. En quelques battements supplémentaires, j’étais arrivé au-dessus du SUV. La passagère était recroquevillée contre le capot — une cascade de cheveux noirs, deux yeux bleus écarquillés dans une petite face pâle. Je m’élançai pour fondre sur le conducteur armé, l’énergie létale concentrée dans mon poing, quand la fille bondit devant le démon. Elle faisait bien une tête de moins que lui, rempart dérisoire face à ma force.

J’aurais pu les tuer tous les deux d’un seul coup de mon poing, si je n’avais pas hésité. Or, au dernier moment, j’hésitai. Et il était trop tard lorsque je vis, brandi par la démone et se précipitant vers moi à toute allure, le fléau télescopique qui crépitait d’étincelles rougeâtres. Une douleur fulgurante me traversa l’aile gauche, et je perdis connaissance.

***

Je me réveillai dans une pièce inconnue, entouré de tas de machines et de tubes. En face, un écran diffusait les images d’une course de Formule 1 sans le son. Je me sentais engourdi, mon corps une sorte de masse inerte. Toutefois, à peine tournai-je la tête que ce léger mouvement sembla réveiller une série de douleurs aiguës. À ma gauche, Dieu merci, était Donatien. Sauf que sa désinvolture habituelle avait été remplacée par une mine sombre et tourmentée.

« Bienvenue à l’hôpital, vieux !

— Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Ma voix était un filet rauque.

« Tu as été attaqué avec une arme ensorcelée pour couper dans un ange comme dans du beurre. »

Cela, je m’en souvenais.

« Et après ça ? parvins-je à prononcer.

— Juste au moment où tu es tombé, une bande de démons s’est amenée. Ils n’étaient que quatre, mais armés, sans compter les deux de la caisse. Et tu perdais du sang à vitesse grand V… Alors, j’ai donné l’ordre de rappliquer. »

Je me remis à respirer, soulagé. J’essayai d’avaler le peu de salive que j’avais.

« Aucune victime, donc ?

— Eh bien… »

Le chagrin que j’avais cru déceler plus tôt dans ses yeux était de retour.

« Ton aile, mec… »

Ma tête pivota d’elle-même, faisant fi de mon état, et je faillis retomber dans les pommes. Quand mon esprit redevint clair, j’avais le regard fixé sur le moignon sanguinolent qui dépassait de derrière mon épaule droite. Ce n’était pas la blessure elle-même qui me remplit de terreur — j’en avais vu de pires —, mais l’absence, l’incommensurable vide qui me narguait depuis l’endroit où mon aile aurait dû se trouver. À travers le voile qui obscurcissait mes pensées, j’entendis à peine Dona murmurer :

« Je suis vraiment désolé, Micka. Je n’ai pas réussi à la sauver. Ces salauds l’ont prise. »

Je reposai mon crâne sur l’appuie-tête et fermai les paupières. Au milieu du chaos de mes émotions, mon but m’apparaissait avec une étonnante clarté : me barrer d’ici au plus vite et récupérer mon aile. J’irais jusqu’au cœur de l’enfer s’il le fallait.

***

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Nocturne – épisode 1 : Aile d’ange – II

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