Nocturne – épisode 1 : Aile d’ange – II

Léara

Pendant tout mon service, j’avais été distraite. Je faillis me tromper dans plus d’une commande et, ce qui me ressemblait encore moins, je remarquai à peine les mains baladeuses des clients. Mon attention était ailleurs, et j’avais le plus grand mal à ne pas fixer à tout moment la superbe aile d’ange qui avait été exposée, dans une cage en verre, juste au-dessus du bar.

Cela faisait déjà quelques jours qu’elle trônait là, mais elle n’avait rien perdu de sa fraîcheur. Les plumes resplendissaient d’un mordoré vibrant, jetant les éclats iridescents d’une flaque d’essence au soleil. De près, on pouvait même voir l’aile pulser très faiblement, preuve qu’elle était encore « vivante ».

Je n’avais jamais eu l’occasion d’observer une aile d’ange auparavant, et une partie de moi souffrait d’être responsable de cette mutilation et de cette capture. Quelque chose d’aussi beau ne méritait pas d’être enfermé, mis sous verre, exhibé tel un trophée.

Aussitôt après avoir frappé, submergée par le choc et le dégoût, j’avais lâché mon arme. Les démons qui étaient arrivés à ce moment-là avaient automatiquement présumé que Ralph avait porté le coup. Il ne les avait pas détrompés, et j’avais trouvé plus simple d’adhérer, moi aussi, à ce scénario. Mon frère se sentait suffisamment coupable de m’avoir mise dans le SUV de Ralph ; je préférais ne pas lui apprendre que j’avais manqué mourir pour sauver la vie de son ami, plutôt que l’inverse.

***

Ce soir-là, Zinaïda et moi finissions de travailler en même temps. En attendant qu’elle termine de décompter ses pourboires, j’allumai une cigarette au menthol devant les Neuf Cercles. Je n’étais pas la seule fumeuse sur le trottoir. La nuit était douce, et les rues fourmillaient de démons — et de quelques humains — en quête de la prochaine fête, du prochain verre ou du prochain client.

Alors que mon regard s’égarait dans les recoins sombres qui m’entouraient, des frissons me parcoururent l’échine et le souvenir de mon attaque menaça de refaire surface. Heureusement, Zinaïda me rejoignit à cet instant, et sa compagnie familière eut vite fait de dissiper mon insécurité.

Quand nous arrivâmes à l’appartement, nous étions toutes les deux épuisées. Zinaïda alla directement se coucher. Pour ma part, j’avais besoin d’une douche avant de pouvoir m’endormir. C’était psychologique : après m’être fait peloter et déshabiller des yeux toute la soirée, je me sentais toujours sale. Dans la salle de bains, je me dévêtis, puis m’arrêtai quelques secondes devant le miroir fixé à l’arrière de la porte. La glace me renvoya un reflet familier : des jambes un peu trop courtes, des hanches un peu trop larges, un petit ventre, mais aussi une taille fine et des seins parfaitement dans la moyenne.

D’un regard scrutateur, je cherchai les signes d’une récente prise de poids. La balance serait plus objective, mais je n’avais pas le courage de la sortir ce soir. Peut-être n’était-ce que dans ma tête. Ces derniers jours avaient été difficiles, et je m’étais souvent consolée en mangeant. J’aurais aimé être de celles à qui le stress coupe l’appétit, mais, bizarrement, ça diminuait plutôt mon envie de fumer.

Soudain, un bruit derrière moi me noua la gorge. On aurait dit que quelqu’un, du dehors, ouvrait la fenêtre — celle-ci était cachée par le rideau de douche, qui avait été tiré le long de la baignoire. Je me retournai, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. Notre fenêtre était large pour une salle de bains, et quelqu’un était en train d’en profiter pour s’introduire chez moi !

La porte était fermée à clé derrière moi, j’étais toujours nue, et je songeai avec impuissance aux divers instruments d’autodéfense qui étaient restés dans mon sac, dans le salon. Un grand coup sec eut raison de notre rideau de douche, et je me retrouvai face à face avec l’intrus. Je le reconnus immédiatement.

Pas seulement au fait qu’il lui manquait la moitié de l’aile droite… Ni au fait que ses plumes étaient exactement identiques à celles de l’aile exposée aux Neuf Cercles. Ses traits s’étaient gravés dans ma mémoire lorsque je l’avais vu descendre du ciel en piqué, son poing incandescent chargé de feu angélique, et que, sans réfléchir, je m’étais mise sur sa route.

Il avait l’air d’une statue de bronze avec ses six pieds de haut, sa peau lisse couleur d’or brûlé, son corps aux muscles durs et jusqu’à son visage anguleux, à l’expression sans douceur. Ses cheveux noirs et bouclés étaient coupés court, et ses yeux avaient la teinte sombre de l’acajou. Cette fois, il ne portait pas d’armure ; juste un pagne gris et un vaste assortiment d’armes. Il paraissait immense dans ma petite salle de bains, l’incarnation de la puissance et de la masculinité brutes — diminué par ma faute… J’étais pétrifiée, incapable de bouger ou d’émettre le moindre son.

« Couvre-toi », ordonna-t-il en sortant de la baignoire.

Il prit l’une des serviettes sur le portant et me la lança, mais je n’eus pas la présence d’esprit de la rattraper. Le tissu éponge glissa sur mon corps et, à ma grande honte, cette caresse stupide et involontaire m’électrisa.

« Couvre-toi ! » répéta-t-il entre ses dents serrées.

Il peinait à garder son regard au niveau du mien. Or, alors que les attentions lubriques des clients des Neuf Cercles me répugnaient, son intérêt évident… m’excitait. Non ! C’était ridicule, et complètement déplacé ! Refoulant furieusement le désir qui ne demandait qu’à flamber, je trouvai une issue à mon ardeur dans la provocation :

« Pourquoi ? Ma nudité te choque ? »

Il détourna le visage, et je vis le muscle de sa mâchoire se contracter.

« Oui.

— Dur ! Parce que je suis ici chez moi, et tu peux être sûr que je me baladerai à poil autant que j’en aurai envie. »

J’avais conscience de tirer sur la corde, mais c’était plus fort que moi. S’il m’avait frappée, je crois que je l’aurais remercié — nul doute que ça m’aurait libérée de l’inavouable tourment qui coulait entre mes cuisses… Cependant, à mon soulagement autant qu’à mon regret, il ne fit rien.

« Comme tu veux, concéda-t-il finalement. Qu’as-tu fait de mon aile ? »

Ah, voilà, on y était : le vrai motif de sa présence… Je parvins à raccrocher assez de neurones ensemble pour évaluer ma situation, et répondre :

« Pourquoi est-ce que je te le dirais ? Je parie que c’est la seule raison pour laquelle je suis encore en vie ! »

Il se rapprocha, jusqu’à ce que je sente sur ma peau la chaleur qui irradiait de son corps.

« Parce que je pourrais t’enlever et te séquestrer chez moi jusqu’à ce que tu parles… »

Mon sang battait toujours fort, mais un tout autre trouble le disputait désormais à la frayeur. Je les masquai tous les deux sous un aplomb que je ne ressentais pas :

« Dans ton état ? Permets-moi d’en douter. T’as beau être entré chez moi sans te faire pincer, tu te fourres le doigt dans l’œil si tu crois que je vais me laisser faire ! »

Il pencha son visage vers le mien et ses lèvres frôlèrent ma joue.

« Et toi aussi, si tu crois que je ne l’ai pas prévu… »

Je sursautai quand une aiguille me piqua la fesse gauche. Je luttai pendant quelques secondes, puis sombrai dans le néant.

***

Mickaël

Après avoir déposé la démone endormie sur mon lit, j’étais lessivé, j’avais mal partout, et je me tapais une trique d’enfer — c’était le cas de le dire ! J’avais du mal à croire ce qui m’arrivait. C’était la première fois que je me rappelais avoir eu une érection causée par la proximité physique de quelqu’un — et il fallait que ce soit elle ! Quand la drogue avait fait effet, elle était tombée dans mes bras. Et moi, j’avais presque joui sur place au contact de sa peau satinée, de sa longue chevelure soyeuse, de ses formes à la fois souples et fermes… Le trajet dans le véhicule de location m’avait un peu calmé, mais la transporter dans mes bras jusqu’à chez moi avait relancé tout le processus.

J’avais à peine repris mon souffle qu’on frappa à ma porte. Je fermai celle qui menait à la chambre avant d’aller ouvrir. C’était Donatien.

« Hé, vieux… »

Il s’interrompit en me voyant, ouvrit de grands yeux, puis plissa les paupières.

« Où t’es encore allé te fourrer ? T’étais censé te reposer ! »

Avec la gueule que je devais me taper, nier était inutile. Cela aurait juste éveillé ses soupçons.

« Je suis allé pêcher des infos, marmonnai-je.

— Et t’as pas trouvé mieux que de te frotter à des démons, en plus ! »

Je réalisai trop tard que je devais être imprégné de l’aura de la démone. Je me figeai un instant, craignant d’être découvert. Heureusement, Dona n’insista pas.

« En tout cas… T’as plus besoin de chercher : on sait où ils gardent ton aile.

— Vraiment ?

— Un de nos humains infiltrés a parlé. Ils l’ont accrochée bien en vue aux Neuf Cercles. Ce qui est une idée à la fois bonne et stupide… Facile à retrouver, difficile à extraire. On charge le bar à midi.

— Bien. Je serai là.

— Dans ton état ? Tu rêves ! »

Je me raidis sous l’insulte.

« C’est mon aile, Dona, grinçai-je. Je viens, et tu ne peux pas m’en empêcher. »

Il soupira, et ses yeux se posèrent brièvement au-dessus de mon épaule droite.

« Écoute, je ne peux que m’imaginer ce que tu dois ressentir. Je me doute que ce n’est pas bien beau. Mais ce n’est pas le moment de laisser tes émotions prendre le pas sur ta raison. Je te promets qu’on te rapportera ton aile… Et j’ai besoin que, de ton côté, tu me promettes de ne pas prendre de risque. »

À l’idée de prendre des risques, l’image de ma prisonnière s’imposa à mon esprit. Si mes supérieurs apprenaient ce que j’avais fait, j’étais bon pour une sanction. Maintenant que je n’avais plus besoin de la démone ni de sa « coopération », sa présence chez moi était un problème que je devais régler. Et Dona venait de me donner l’occasion parfaite de le faire…

J’avais encore des scrupules, mais, finalement, ce qu’il me restait de lucidité et d’amour-propre l’emporta. Après ma petite opération de kidnapping, j’étais encore plus mal en point que Donatien ne le supposait. Je ne voulais pas être un boulet pour mes camarades à deux ailes, étaler ma faiblesse aux yeux de tous en me rendant ridicule.

« D’accord. Je te le promets. »

Le visage de Donatien refléta son incrédulité à me voir céder si vite. Heureusement, il s’abstint de tout commentaire. Sa main se posa sur mon épaule.

« Bon garçon ! On se voit ce soir, alors. »

Après qu’il fut parti, je restai quelques secondes à considérer quoi faire. Je ne pouvais pas sortir la démone de chez moi tant qu’elle risquait de se réveiller d’une seconde à l’autre. Et, après tout, j’avais jusqu’à midi pour concevoir un plan.

***

Je tournai la poignée, un gobelet d’eau dans l’autre main. Au même moment, j’entendis un gémissement. Les yeux de la démone papillonnaient dans l’obscurité. Les rideaux étaient tirés, empêchant le clair de lune d’entrer. Je m’approchai pour allumer la lampe de chevet. Ma captive se tourna brusquement vers moi, et je réalisai qu’elle venait de s’apercevoir de ma présence. Elle se redressa maladroitement, sans doute encore un peu sonnée par le narcotique. Son mouvement fit glisser la serviette que j’avais enveloppée autour d’elle, révélant de pâles aréoles roses. Cette fois, elle se hâta de se recouvrir.

« Où m’as-tu emmenée ? Où suis-je ? » s’écria-t-elle d’une voix enrouée de sommeil.

À nouveau, je fus forcé d’admirer son courage. C’était toujours une surprise, venant d’une personne tellement plus petite que moi.

« Dans ma chambre », répondis-je en lui tendant le verre d’eau.

Elle le renifla avant de le goûter, puis observa autour d’elle. Dans la pénombre, le papier peint bleu roi paraissait noir, tandis que les motifs solaires dorés luisaient faiblement. La pièce était chichement meublée : un miroir ovale dans un cadre de bois sculpté, un fauteuil jaune de style Louis XV et un coffre chinois peint en rouge. Chaque pièce était une antiquité. Je m’étais préparé à une réplique sarcastique, mais elle dit simplement :

« Sympa, la déco.

— Merci. »

Pris au dépourvu, je n’avais rien trouvé de mieux à répondre. À son tour, elle sembla désorientée par le tour incongru que prenait la conversation. Elle se résigna à boire tout le contenu du verre, qu’elle reposa sur la table de chevet.

« Quel est ton nom ? demandai-je, profitant de mon avantage.

— Pas tes ognons. »

J’ignorai son attitude réfractaire et lui tendis la main.

« Je suis Mickaël. Micka. »

Ses grands yeux bleus allèrent de mon visage à ma main et vice versa, plusieurs fois de suite. Enfin, elle soupira et plaça sa main blanche dans la mienne, beaucoup plus grande et brune.

« Vu que tu sais déjà où j’habite, je suppose que je n’ai plus rien à perdre… Léara.

— Léara, répétai-je avant de relâcher sa main. Dis-moi ce que tu es.

— Euh… c’est-à-dire ?

— Quelle sorte de démon es-tu ? Tu es clairement très spéciale. »

Elle fronça les sourcils, mimant la perplexité à la perfection.

« Je suis l’opposé de spéciale : je suis la plus basse espèce de démon, lâcha-t-elle en secouant la tête. Qu’est-ce qui te fait croire que je suis spéciale ?

— Déjà, le fait que tu sois responsable de ça. »

Je désignai mon aile coupée, et ses yeux suivirent mon geste. Au lieu de l’arrogance à laquelle je m’attendais, je crus voir une ombre passer dans son regard. Elle évitait le mien lorsqu’elle dit :

« Ah, ouais. Désolée pour ça.

— Tu plaisantes ? m’exclamai-je, incapable de masquer ma stupéfaction. Je t’aurais tuée ! »

Elle me contempla bizarrement, comme si elle cherchait à me percer à jour.

« Vraiment ? Parce que, juste avant de frapper, j’ai cru que… Il m’a semblé que tu t’arrêtais. Que tu te retenais. »

Je détournai la tête, à la fois contrarié et impressionné qu’elle s’en soit aperçue. Ma faiblesse, ma gaffe. Pourtant, je n’arrivais pas à la regretter. Pas complètement. Je marmonnai une excuse :

« T’es une civile. Les anges ne tuent pas les civils.

— Ah bon ? »

Sa surprise me fit grincer des dents.

« Et comment savais-tu que j’étais une civile ? J’étais armée, non ? »

Elle n’avait pas tort. Après tout, c’est moi qui les avais attaqués en premier, persuadé d’avoir affaire à des gangsters. Je préférai changer de sujet :

« Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la seule raison. »

D’abord, elle ne réagit pas, attendant sans doute que je poursuive, alors que j’espérais moi-même qu’elle ne me force pas à préciser ma pensée.

« OK, je donne ma langue au chat ! De quoi est-ce que tu parles ?

— De tes pouvoirs… de toute évidence puissants… »

Je me raclai la gorge, avec la sensation d’être un idiot fini.

« … de séduction.

— Quoi ? ! » s’étrangla-t-elle.

Puis son visage s’éclaira, et elle prit une mine amusée.

« Oh… parce que je ne voulais pas m’habiller dans ma salle de bains ? Vous autres anges devez être très prudes, hein ? Alors, comme ça, tu me trouves séduisante ?

— Des tas de femmes sont séduisantes, rétorquai-je, agacé par sa façon de tourner autour du pot. Je veux parler des effets que tu provoques… des effets physiologiques… »

Ses yeux restèrent rivés aux miens, et je les vis passer de la douceur à la glace.

« Tu te fous de ma gueule, c’est ça ? Qu’est-ce que c’est ? Une nouvelle méthode d’interrogation angélique ? Parce que je la trouve carrément tordue et… »

Elle s’interrompit, ses lèvres délicatement rebondies encore entrouvertes. Son regard descendit le long de mon corps, enflammant mes sens sur son passage, jusqu’à se fixer sur mon entrejambe. Tel un soldat bien dressé, ma verge se mit instantanément au garde-à-vous.

« Les anges sont beaucoup de choses, murmura-t-elle, mais pas tordus. »

Je ne l’écoutais plus. J’étais obnubilé par l’humiliation de me voir ainsi à sa merci. Je cherchai dans la colère un moyen de me fermer à son influence.

« Arrête ! criai-je en me pressant les tempes. Sors de mon corps, saleté de démon !

— Mais je ne fais rien ! »

Je me rendis compte que j’avais fermé les yeux, et me forçai à les rouvrir. Elle m’observait comme si j’avais perdu la tête. Ce qui, en toute honnêteté, était peut-être le cas. Je tentai de me calmer avant d’hyperventiler.

« Alors… Alors, c’est quoi, ça ? prononçai-je avec un geste vague en direction de mon érection, qui s’était affaiblie sans toutefois disparaître.

— Hum, ça m’a l’air d’un désir sexuel tout ce qu’il y a de plus normal. Tu veux dire… T’étais sérieux ? Ça ne t’était jamais arrivé ? »

Après mon éclat, ma tension était retombée d’un coup. Je me sentais encore vulnérable, mais plus en danger. Peut-être parce qu’elle ne s’était pas moquée de moi, et m’avait appelé « normal ». La première personne à qui j’avais révélé mon secret.

« Pas avec une femme, confirmai-je, avant d’ajouter : Ni avec un homme. »

Sans un mot, elle leva la main pour m’effleurer l’avant-bras. Je tressaillis violemment, et elle retira aussitôt ses doigts.

« Excuse-moi. Je ne voulais pas…

— Non, ça va. C’était… agréable. »

Ma voix était rauque.

« Très agréable, même. Ça m’a surpris, c’est tout.

— Alors, je peux…  ? »

Elle ne finit pas sa question. Devant mon absence de résistance, elle reposa ses doigts sur ma peau et les fit courir le long de mes veines jusqu’à mon épaule. Lorsqu’elle s’immobilisa, je pris conscience de la force avec laquelle mon cœur cognait dans ma cage thoracique. Je ne portais qu’un pagne, mais je me mis à avoir chaud, tandis que mon sexe gonflait et s’affermissait.

Presque sans bouger, elle laissa la serviette choir le long de son buste. Les pointes de ses seins ronds paraissaient plus sombres et dures qu’auparavant et, sans pouvoir me l’expliquer, j’éprouvais soudain l’envie furieuse de les toucher, de les frotter avec chaque partie de mon corps : mes paumes, mon buste, ma bouche, ma langue… Mais je n’avais jamais rien fait de tel et, durant la seconde où j’hésitai, elle se redressa sur les genoux pour s’approcher de moi.

Nous n’étions plus qu’à une dizaine de pouces l’un de l’autre, et je ne savais plus où poser les yeux. Cependant, je n’avais pas besoin de regarder pour être excité par la proximité de ses pommettes roses, de ses yeux limpides, de son cou gracieux, de sa poitrine tendue, de ses hanches voluptueuses, de son sexe que me cachait sa toison intime…

Du plat de la main, elle caressa mon torse, m’arrachant une inspiration bruyante lorsqu’elle passa sur mes propres mamelons, devenus hypersensibles. Ses lèvres s’incurvèrent dans un sourire alors qu’elle répétait la manœuvre, cette fois délibérément, en insistant, jusqu’à me faire chevaucher l’étrange frontière, inédite pour moi, entre douleur et plaisir. Mes dernières inhibitions se dissipèrent dans un nuage sensuel, et je saisis à mon tour son corps nu, à pleines mains. Presque brutalement, avec avidité, je la palpai des omoplates aux fesses, avant de remonter sur son ventre, de m’attarder sur ses seins que j’avais désirés tout ce temps.

Le baiser qui s’ensuivit était à la fois naturel et imprévu. Je l’avais laissée me toucher parce que cela me plaisait — et, je l’admettais volontiers, parce que j’étais dévoré par la curiosité, une curiosité de presque cinquante ans. Je l’avais touchée pour la même raison. Pour assouvir un besoin égoïste et physique. Je n’avais pas eu l’intention de l’embrasser. Pourtant, lorsque sa langue s’enroula autour de la mienne, transgressant une limite que personne d’autre n’avait encore franchie, j’oubliai la symbolique du geste pour me livrer tout entier à cette exploration charnelle.

Quand nous nous séparâmes, le souffle court, je connus un bref instant de vertige. Qu’étais-je en train de faire ? Qui de nous deux menait la danse ? Je revins à la réalité sous la sensation décuplée de ses doigts sur mes plumes.

« C’est sensible ? demanda-t-elle.

— En ce moment, oui. Mais dans le bon sens du terme… »

Je me tournai vers elle. Sa mine était sombre, ses sourcils légèrement froncés, alors qu’elle contemplait mon aile mutilée.

« Je suis vraiment désolée, tu sais, dit-elle en déglutissant. C’était la première fois que j’utilisais une telle arme ; je ne pensais pas que ça causait autant de dommages. »

Son aveu allait chercher en moi des émotions qu’il m’était impossible de gérer ; je les refoulai derrière une façade de nonchalance.

« Ne t’en fais pas, ce n’est pas grand-chose…

— Pas grand-chose ? s’exclama-t-elle. Ça ne veut pas dire que tu ne peux plus voler ?

— Ouais, entre autres, concédai-je.

— Et je parie que tu ne pourras pas rester dans la milice, si tu ne peux pas voler. »

J’acquiesçai à contrecœur. Après la façon magistrale dont elle avait allumé mon désir — qui réclamait toujours satisfaction —, cette conversation me semblait particulièrement dénuée d’intérêt. C’est alors que la démone dit la dernière chose à laquelle je m’attendais :

« Ce n’est pas moi qui ai ton aile. Ils l’ont prise et l’ont mise sous verre… Aux Neuf Cercles, juste au-dessus du bar. »

***

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Nocturne – épisode 1 : Aile d’ange – III

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