Nocturne – épisode 1 : Aile d’ange – III

Léara

Les mots n’avaient pas plus tôt quitté ma bouche que l’ange — Micka — se recula d’un pas. L’air froid s’engouffra là où il s’était trouvé un instant plus tôt, et je frissonnai. Quand je levai les yeux sur son visage, je n’y décelai plus de désir — juste de la distance. Une douleur poignante me traversa de part en part. Idiote ! Triple idiote ! Je venais de lui servir ce qu’il voulait sur un plateau d’argent. Mais, en cet instant, ce n’était pas ce qui me faisait aussi mal. C’était d’avoir osé présumer, pendant une seule seconde, qu’il voulait davantage…

Les anges pouvaient être tordus, après tout… Je n’aurais jamais dû me fier aux rumeurs. Ou alors, j’avais devant moi l’exception qui confirmait la règle. Connaissant ma veine, c’était bien possible !

Ravalant mon dépit, je relevai le menton et défiai l’ange du regard.

« Tu vas me tuer, maintenant ? »

Il y avait plus de chances pour qu’il me jette simplement à la rue, mais mon humeur avait tourné au morbide.

« Pourquoi je te tuerais ? »

Son ton était indéchiffrable, et je commençai à me sentir désagréablement exposée, nue sur son lit. Je me rassis et croisai les bras devant ma poitrine.

« Je t’ai dit ce que tu voulais savoir. T’as plus besoin de moi. »

Il parut hésiter.

« En fait, je le savais déjà.

— Quoi ? éructai-je. Depuis quand ?

— Je l’ai appris juste avant que tu te réveilles.

— Tu le savais ? Mais alors, tout ce cirque, ça rimait à quoi ? T’es un pervers qui voulait profiter de moi tant que tu m’avais sous le coude, c’est ça ? »

Il plissa les yeux et ses traits se durcirent.

« Pervers ? s’écria-t-il. J’ai beau n’avoir aucune expérience, j’aurais pu jurer que l’attirance était réciproque. Bon sang, je ne t’ai pas forcée ! »

La tête me tournait. Je ne comprenais plus rien, je perdais les pédales.

« Non, dis-je doucement.

— Quoi ?

— Tu ne m’as pas forcée.

— Content d’avoir tiré ça au clair, conclut-il d’une voix sèche, mais plus calme. Mais il y a autre chose qui m’échappe. »

J’attendis patiemment qu’il s’explique.

« Pourquoi me l’as-tu dit — où se trouvait mon aile ? Tu sais que je suis un guerrier et que je chasse les tiens… Ne devrais-tu pas te réjouir de m’avoir enlevé des rues ?

— Les miens ? répétai-je d’un ton moqueur. Les démons n’ont rien d’une grande famille chaleureuse ! Mes proches se comptent sur les doigts d’une main. Les autres… »

Je secouai la tête, avant de préciser :

« La plupart sont mes supérieurs, en statut social ou en pouvoir. À leurs yeux, je n’existe que pour leur service, pour leur bon plaisir… Ils ont tous les droits sur ma personne, et je n’ai pas mon mot à dire. Honnêtement, le patron et les clients qui se pointent aux Neuf Cercles rien que pour me tripoter, je me fiche pas mal de leur sort. Toi et tes copains pouvez bien les renvoyer au néant ; je ne verserai pas une larme… Le problème, c’est que je sais que ça n’arrivera jamais. Vous, les anges, vous ne vous attaquez jamais aux gros bonnets, aux riches, aux puissants, à ceux qui tirent les ficelles ! Vous ne vous en prenez qu’aux pauvres gars qui bossent dans la rue — qui, comme moi, n’ont pas eu le choix et ne font qu’exécuter les ordres ! C’est… lâche ! »

Emportée par mon ardeur, j’avais cessé de regarder l’ange ; à présent, je n’osais pas affronter sa réaction. J’avais souvent abordé ces sujets avec Zinaïda et mon frère, mais tous deux supportaient leur situation bien mieux que moi, et la conversation avait tendance à tourner court. C’était la première fois que je parvenais à rassembler mes sentiments en un argumentaire cohérent.

Soudain, je sentis le matelas bouger sous le poids de l’ange.

« Beau plaidoyer. »

Je me tournai vers lui. Il était sérieux. Se pouvait-il que lui, un ange, me comprenne ? En était-il capable ? Puis il ajouta :

« Tu n’as vraiment pas de possibilité de changer d’emploi ? »

Je soufflai, toute tension me quittant d’un coup. Je venais d’évoquer l’idée de démanteler toute la pyramide du pouvoir démoniaque, et il n’avait retenu que le passage où je me plaignais de ma job. En même temps, je ne pouvais pas lui en vouloir : le premier souhait relevait probablement de l’utopie, tandis que l’autre problème, au moins, avait peut-être une solution.

« Il y a quelques alternatives, reconnus-je en haussant les épaules, mais ce serait échanger un mal contre un autre. Sinon, il reste toujours l’option de m’unir à un démon plus puissant. »

À ces mots, ses traits se relâchèrent. La lueur d’intérêt était de retour dans ses prunelles sombres.

« Ce qui signifie que… pour l’instant, tu n’as pas de partenaire ? »

La question était lourde de sous-entendus. Le désir crépita de nouveau entre nous, et je réalisai que je n’avais qu’une envie : savourer cette complicité qui nous liait, aussi étrange et éphémère soit-elle. Oublier tout le reste. Juste pour quelques heures. Pour ce qu’il restait de la nuit. Le patron, mon boulot minable, la violence des rues, le fait que l’ange m’avait enlevée contre mon gré, qu’être avec lui n’avait aucun bon sens et certainement pas d’avenir… J’étais fatiguée de m’en soucier.

Je décroisai lentement les bras et me penchai en arrière, jusqu’à reposer sur les coudes, tout cela sans le quitter des yeux. Quand il se mit à respirer plus fort, je ne pus retenir un léger sourire.

« Je suis libre comme l’air, confirmai-je. Depuis un peu trop longtemps à mon goût, d’ailleurs… Le plaisir solitaire a ses limites.

— Peut-être que je peux y remédier… », murmura-t-il, en s’approchant jusqu’à se trouver au-dessus de moi.

Tout mon corps se tendit d’anticipation. Je voulus répondre, mais mes paroles se perdirent dans un gémissement lorsque sa bouche se referma sur mon sein dans un baiser humide et brûlant.

***

Donatien

Sur une ligne droite, un ange entraîné et en armure peut voler jusqu’à 150 kilomètres par heure. Le point le plus proche des Neuf Cercles en dehors du quartier démoniaque se trouvait à 2,98 kilomètres. C’était là, exactement, qu’Idris et moi passâmes à 11 h 47 tapantes, à pleine vitesse et à une altitude d’environ quatre cents mètres. Dans le ciel, nous avions l’avantage de la rapidité, et l’inconvénient d’être instantanément repérables. Voler haut nous permettait de passer plus longtemps inaperçus, et de rester hors de portée de la plupart des armes utilisées par les démons. Le temps qu’ils appellent un tireur d’élite, nous serions déjà dans la place. Pour éparpiller leurs efforts et assurer nos arrières, trois autres camarades étaient partis de trois points différents, suivant des trajectoires qui convergeaient aux Neuf Cercles.

Quand nous fûmes presque au-dessus de l’édifice, Idris et moi échangeâmes un coup d’œil avant de plonger en zigzag vers le toit en métal. Tout en angles, peint en noir, il reflétait agressivement le soleil de midi, nous aveuglant par à-coups. Au fur et à mesure de notre descente, des clameurs nous parvinrent aux oreilles, de même que plusieurs bruits secs et intenses, caractéristiques d’une arme à feu qu’on décharge. Un type nous tirait dessus depuis la rue, mais il n’avait pas l’air d’un agent de sécurité, et je doutais que ses munitions puissent faire de vrais dommages. Par contre, deux gaillards nous attendaient devant l’entrée du bar avec des fusils d’assaut trafiqués, et ceux-là semblaient déterminés à ne pas nous louper.

Quelques secondes avant de toucher terre, je balançai une grenade lacrymogène à leurs pieds. Idris et moi étions équipés de masques à gaz, ce qui n’était apparemment pas le cas de nos gorilles. J’en attrapai un dans ma chute, le précipitant à terre et le désarmant en un tour de main. Cependant, Idris s’était fait attaquer par le zélé au pistolet avant d’avoir pu neutraliser le sien, qu’il retenait toujours par la tête. Ma main droite me picotait déjà. Je l’appliquai sur le dos du parasite, qui libéra mon camarade dans un hurlement. Idris en profita pour lâcher sa prise et cogner la tempe de l’agent d’un coup qui l’envoya raide dans les pommes.

Passées les portes, j’ôtai mon masque pour y voir plus clair. L’intérieur des Neuf Cercles était sombre, décoré de fausses chandelles électriques qui lui donnaient un air gothique et poussiéreux. Très peu pour moi… D’autant qu’à cet instant, l’allure de vieux tombeau était amplifiée par l’absence de musique. D’après les chuchotements, l’équipe de jour et leurs quelques clients s’étaient réfugiés derrière le bar. Je me dirigeai droit vers lui, les yeux rivés sur la moitié d’aile qui scintillait obscurément dans sa cage. Une balle fusa à quelques centimètres de mon épaule, brisant quelques-unes de mes plumes au passage. Je m’arrêtai et déclarai à haute voix :

« Nous sommes là pour l’aile ; nous ne vous voulons aucun mal. Mais la prochaine fois qu’on me vise, j’aurai aucune hésitation à rendre la pareille. »

Quelqu’un cria une insulte à notre intention et de nouveaux coups de feu retentirent. Par réflexe, je sautai à quatre pattes. Cette fois, le tir venait du fond de la salle. À présent, je le voyais : quelqu’un était caché derrière les pieds de table et les chaises.

« Laisse-le-moi, dit Idris. Toi, va chercher l’aile. »

D’un battement des miennes, je me propulsai sur le bar. Le double canon d’un fusil m’accueillit, mais je fus le plus rapide. Le tireur s’effondra, un trou sanglant dans la gorge. Au milieu des exclamations, une autre main tenta de s’emparer de l’arme ; je l’ignorai et mis mon énergie à fracasser la vitrine. Les éclats de verre inondèrent le bar, suscitant de nouveaux cris de panique. Dans une économie de mouvements, j’arrachai l’aile à son support, la glissai dans le grand sac prévu à cet effet, le fermai et l’attachai solidement à mon buste.

Sans perdre une seconde de plus, je tournai les talons et, rappelant Idris, fonçai vers la sortie. Personne n’essaya de m’arrêter. Ce n’étaient que des civils, après tout, et le gars qui avait eu le plus de cran était en train de crever, étouffé par son propre sang.

Dehors, une scène de bataille s’offrait à nous. Derrière les dernières fumerolles de notre bombe, ça mitraillait dur vers le ciel. Je n’avais pas besoin de lever les yeux pour comprendre que toutes ces munitions étaient destinées à nos renforts, qui avaient dû arriver entre-temps et nous couvraient d’un feu continu. À nouveau, je consultai Idris du regard et, d’un commun accord, nous nous élevâmes dans les airs. J’entendis mon écouteur grésiller, et j’enclenchai mon talkie-walkie.

« Prenez le trajet B, changez souvent de vitesse et de direction, m’ordonna Fiodor à travers le boucan. Ils vous attendent au tournant et ils sont en pétard ! »

Je relayai l’information à Idris tout en m’éloignant aussi vite que possible des tirs croisés.

***

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Nocturne – épisode 2 : Pulsion de mort – I

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