Nocturne – épisode 2 : Pulsion de mort – I

Léara

Je me réveillai en sursaut, dans un lit inconnu. Les draps étaient bien trop doux pour m’appartenir. L’ange ! Son effraction dans ma salle de bain, la piqûre, l’enlèvement… Les évènements de la nuit refirent surface et, avec eux, la sourde angoisse de ce qui m’était arrivé.

Cependant, mon esprit continuait à dérouler le fil de mes souvenirs. J’étais déjà revenue à moi dans ce même lit ! J’avais parlé à l’ange — Mickaël… Et, même si je ne me rappelais plus comment, il avait réussi à inverser la situation, à me donner l’envie et le courage de le séduire. Ou bien l’avais-je rêvé ?

La place à côté de moi était fraîche, mais l’oreiller portait le creux d’une tête — peut-être la mienne ; j’avais tendance à rouler dans mon sommeil. L’idée que j’avais couché avec un ange me paraissait soudain complètement improbable — et stupide. Pendant une fraction de seconde, j’entretins le fol espoir d’avoir tout imaginé. Mais les tiraillements dans diverses parties de mon corps, jusqu’aux plus intimes, chassèrent bien vite cette illusion.

D’ailleurs, les détails me revenaient avec trop de précision pour être l’œuvre d’un cerveau endormi. Je revivais la sensation exacte de ses lèvres sur ma peau, de ses doigts entre mes jambes… C’était tellement réel que je sentis mes joues chauffer. Je me mordis la lèvre pour endiguer le flot de plaisir. Ce n’était pas le moment de rêvasser. Peu importait ce que nous avions fait ; j’étais désormais seule, et il fallait que je me tire de là.

Un léger halo de lumière encadrait les rideaux tirés de la porte-fenêtre. Le jour s’était levé. Néanmoins, avec un peu de chance, je pouvais encore me faufiler chez moi avant que Zinaïda ne se réveille — c’était une vraie marmotte ! Sur la table de chevet, le verre que j’avais vidé la veille était à nouveau plein. Je le bus en entier, avant de me rendre compte que ma vessie était sur le point d’exploser. Heureusement, la pièce communiquait avec un cabinet de toilette. Je le savais pour m’y être, la veille, débarrassée d’une quantité de sperme d’ange.

Je quittai le lit et m’empressai de me soulager. Ce faisant, je réalisai que j’étais toujours nue ; cela allait poser un problème. Au moment où je retournai du petit coin, la serrure cliqueta et la porte s’ouvrit. Il était là, sa silhouette découpée par le contre-jour, tel que je me le rappelais. Intact et pur, à l’exception de son aile brisée. Comme si je n’avais jamais pris son pucelage — fait qui ne manquait pas de me causer une certaine fierté.

« Je suis allé te chercher des habits », dit-il en guise de bonjour.

Je remarquai alors qu’il portait sur les bras des vêtements pliés. Il les étala sur le lit — une paire de jeans et un t-shirt féminins — et ma nervosité s’estompa. Une partie de moi continuait à craindre qu’il ne me laisse pas repartir : peut-être que, revenant à la raison, il s’était aperçu que j’étais une démone, l’ennemie atavique de sa race ?

« Merci. Où les as-tu trouvés ? demandai-je en enfilant le pantalon, qui m’allait trop grand — mais, au moins, je pouvais le boutonner sans problème.

— Je les ai empruntés à une amie.

— Une amie ? répétai-je d’un ton faussement soupçonneux.

— C’est la fiancée d’un de mes camarades », se justifia-t-il.

Cela me fit rire qu’il joue le jeu. Comme si j’avais le droit d’être jalouse ! Nous ne nous reverrions jamais. Nous emporterions notre secret dans la tombe. Même si j’étais assez folle pour le regretter, je savais que c’était la vérité… le seul avenir possible.

« J’espère que tu l’as prévenue qu’elle risquait de ne pas revoir ses fringues.

— Ouais… Elle m’a dit que ça n’avait pas d’importance. »

Soit ! Si j’avais dû me risquer à une supposition, j’aurais dit que c’était la tenue dans laquelle elle avait effectué ses derniers travaux de peinture. Les jeans étaient également troués au genou. Je roulai le bas plusieurs fois pour ne pas me prendre les pieds dedans.

« Désolé, ajouta-t-il à la vue de mes pieds nus, je n’ai pas osé lui prendre de souliers… De toute façon, vous ne faites pas du tout la même pointure.

— J’imagine. Si ses pieds sont à la mesure de ses jambes, j’aurais eu l’air d’un clown, plaisantai-je pour feindre l’assurance.

— Tu te débrouilleras pour conduire ?

— Conduire ? répétai-je, surprise.

— Merde, je ne te l’ai même pas demandé… Tu sais conduire ?

— Oui… », répondis-je, incertaine.

Il me mit une clé de voiture sous le nez.

« J’ai utilisé une automobile pour te transporter jusqu’ici. C’est une location. Tu peux la garder aussi longtemps que tu le souhaites. Je me charge de la facture. »

Ce qui m’étonnait le plus était que lui, un ange, ait son permis. Quand on avait des ailes, pourquoi s’embêter dans la circulation routière ? Au bout de quelques secondes, j’attrapai la clé. Il me dit où le véhicule était stationné, et où il l’avait louée.

« Il y a un GPS dans la voiture ; tu n’auras qu’à entrer ton adresse. Et tu ne devrais rencontrer personne en sortant ; il n’est que 7 heures du matin et c’est un coin très calme. »

Je hochai la tête, et il se tut. Nous n’avions plus rien à nous dire. Le moment de nous séparer était venu. Aucune des formules de politesse habituelles ne semblait convenir. Finalement, je me contentai d’un faible « au revoir », auquel il ne répondit pas, puis tournai les talons.

Il ne referma pas la porte tout de suite après que je fus partie et, une fois dans la rue, je levai les yeux et l’aperçus à sa fenêtre. Il me fit un signe de la main, mais, cette fois, c’est moi qui n’eus pas le cœur de le lui rendre. La rue était déserte dans le petit matin frais. Je fichai le camp.

Je trouvai la voiture sans problème, le dossier du siège conducteur complètement baissé — pour accommoder ses ailes, sans doute.

***

Mickaël

C’était l’après-midi et, au lieu de draguer ou de boire un coup en terrasse, mon escouade était enfermée dans un local climatisé pour un atelier obligatoire. Il faisait partie d’une formation continue qui avait débuté un ou deux mois plus tôt. Cette fois, nous avions droit à un film documentaire ayant pour sujet une drogue qui venait d’apparaître sur le marché. Surnommée « Flash » en raison de ses effets — une amplification et une suppression successives de différentes perceptions —, elle avait été introduite par les démons, et faisait à présent des ravages parmi les trois populations de la ville — anges, démons et humains. Peu chère, abondante et rapidement addictive, elle était sur le point — à en croire le commentateur — d’anéantir la civilisation telle que nous la connaissions.

Jusque-là, j’avais toujours pris le contenu de ces cours pour argent comptant : comme de l’information objective, dont le but était de nous aider à mieux faire notre travail. Mais, après tout ce qui m’était arrivé, je n’en étais plus aussi sûr. J’avais été l’auteur d’une bavure qui avait failli me coûter une aile. Or, au lieu de la sanction que je redoutais, ma bêtise avait été immédiatement pardonnée, et même étouffée. C’était la conspiration du silence. Bien sûr, ça m’arrangeait… mais ça soulevait aussi une sacrée question : combien de fois ce genre d’erreur s’était-il déjà produit ? Aucun des films n’abordait jamais les éventuels abus de la part des anges. Comme si appartenir au camp des braves nous donnait toujours raison, en toute circonstance. Ma conscience savait désormais qu’il n’en était rien…

Et, enfin, il y avait Léara. Ses paroles n’avaient pas cessé de me trotter dans la tête. Je me rendais compte que ces documentaires, censés nous éclairer au sujet des criminels, n’en parlaient jamais comme des individus à part entière : d’où ils venaient, quelle était la situation chez eux, comment ils s’étaient retrouvés dans la rue et pourquoi ils y restaient. Apparemment, tout ce que nous avions besoin de connaître, c’étaient les ruses sournoises qu’ils employaient pour revendre leur came, accroître leur clientèle et, surtout, nous échapper.

« Putain ! Quelle saloperie ! s’exclama Idris, un de mes gars, en s’étirant sur sa chaise alors que le générique se déroulait à l’écran.

— Ouais, ça donne envie de mettre le feu à tout le quartier, renchérit un autre, Timo. Bon débarras ! Pourquoi on le fait pas, déjà ?

— Parce qu’on ne s’attaque pas aux civils, rappelai-je pour la forme.

— Un civil ? C’est quoi, ça, d’abord ? Les démons n’ont pas de forces de police officielles, que je sache… La plupart des dealers de rue ne sont même pas armés. Pour ma part, je vois pas de différence entre le mec qui refile son Flash à des gamines humaines, et sa meuf qui profite de ses thunes et lui fait la popote à la maison. Ils sont complices, au minimum. »

Je grinçai des dents, m’efforçant d’évoquer à mon esprit l’image de Léara.

« Tu sais très bien ce que je veux dire. Nous n’intervenons qu’en cas de crime avéré ou fortement suspecté. »

Mais mes propos sonnaient creux à mes propres oreilles. Léara m’avait reproché cette pratique, la qualifiant de « lâche ». Selon elle, les dealers que nous tentions de décourager n’étaient que les maillons faibles d’une immense chaîne. Elle m’avait d’ailleurs surpris en s’en prenant à ses chefs avec virulence. Et dire que la plupart des anges, à l’instar de mes camarades, ne voyaient en elle qu’une vile « complice »…

Je gardai mes ruminations pour moi et refusai une invitation à traîner au Paradis. À la place, je retournai chez moi à tire-d’aile. Dans le vestibule vide, je tournai d’une main fébrile la clé de ma boîte aux lettres. Une enveloppe unique s’y trouvait, avec mon adresse en lettres d’imprimerie et pas de coordonnées de retour. Sa vue accéléra les battements de mon cœur. Je montai les escaliers quatre à quatre, claquai ma porte d’entrée derrière moi et déchirai l’enveloppe, essoufflé.

Un petit morceau de papier en tomba, sur lequel était écrit un seul mot : OK. Un soulagement léger, mêlé d’anticipation, m’envahit.

***

Léara

C’était Micka qui m’avait écrit en premier.

J’avais réussi à dissimuler mon enlèvement sans trop de mal. Comme prévu, quand j’étais rentrée, Zina dormait encore. C’est le bruit de la douche qui l’avait réveillée. Après quoi, j’avais prétexté me sentir mal pour retourner au lit. Dans l’après-midi, elle avait débarqué dans ma chambre, blanche comme un linge. Des anges avaient attaqué les Neuf Cercles. Il n’y avait eu qu’une victime : Éric, un barman avec lequel nous travaillions de temps à autre. Sa mort secoua beaucoup Zinaïda ; pas parce qu’elle avait été proche de lui, mais parce qu’il était un simple travailleur comme nous — même si, techniquement, il occupait un rang supérieur. Zina ne pouvait s’ôter de la tête qu’elle aurait pu être à sa place.

Je ne dis rien. Je ne partageais pas sa peur. Mon instinct de survie devait être sous-développé, parce qu’il me prenait de souhaiter avoir été à sa place. Après tout, n’était-ce pas ma faute si des anges avaient débarqué aux Neuf Cercles ? Ils étaient venus reprendre l’aile — l’aile que j’avais tranchée. Comme un écran gelé, je restais bloquée sur ce moment fatidique où j’avais vu Micka fléchir et où, malgré tout, je l’avais frappé.

Le bar resta fermé pendant trois jours. Cela me laissa le temps de rendre la voiture et d’assister aux funérailles d’Éric. En rentrant, je trouvai une lettre dans la boîte. Mon nom et l’adresse semblaient avoir été tapés à la machine à écrire — les lettres n’étaient pas parfaitement alignées, ni encrées de façon aussi régulière que par les imprimantes modernes. Aucun expéditeur n’était spécifié sur l’enveloppe. Intriguée, j’attendis d’être seule dans ma chambre pour l’ouvrir. Je dépliai l’unique feuille qu’elle contenait, et restai ahurie devant le court message :

Merci d’avoir rendu l’automobile. Et je crois avoir oublié de le dire, alors je te présente mes plates excuses pour t’avoir kidnappée. C’était moralement répréhensible. Je ne peux, hélas, pas prétendre que je le regrette…

En guise de signature, Micka avait écrit son nom complet, suivi de son adresse à lui. Le sens était clair : il attendait une réponse. Ma tête bourdonnait ; incapable de gérer ce qui m’arrivait, je détournai mon attention sur des détails sans conséquence. La lettre paraissait provenir de la même machine que l’adresse sur l’enveloppe ; le M de Mickaël avait légèrement bavé. Je revis dans un flash le style désuet et hétéroclite de sa chambre. Je pouvais sans mal l’imaginer penché sur une de ces antiquités. Cela m’arracha un sourire, que je m’empressai de chasser. Je dégageai nerveusement les mèches de mon visage. Je devais revenir sur terre. Je devais faire face.

L’idée d’entamer une correspondance avec un ange me semblait encore plus folle que celle de coucher avec lui. Plus intime, peut-être. J’étais déchirée. Je savais pertinemment que cela ne mènerait à rien — à rien de bon, en tout cas —, mais la tentation était là, impossible à nier. Irrésistible.

Finalement, je cédai. Ce ne fut pas tant une décision qu’une impulsion. Les Neuf Cercles avaient rouvert et je devais retourner au travail. Ma vie m’apparut soudain si morne que je me raccrochai, presque instinctivement, à l’étincelle de nouveauté que cette lettre représentait. Je griffonnai :

Excuses acceptées, mais tu me dois maintenant trente faveurs, pour la peine. Est-ce qu’on a pu sauver ton aile ? J’espère que la mort d’Éric aura valu le coup.

Je dénichai une enveloppe et découpai l’adresse directement dans la lettre de Micka pour la coller dessus. À notre époque convertie au numérique, le bon vieux courrier était plutôt sûr. Néanmoins, j’aimais mieux qu’on ne puisse pas identifier mon écriture sur l’enveloppe.

J’avais conscience des risques que je prenais. Écrire à un ange n’était pas illégal en soi — juste très, très suspect. Surtout s’il s’agissait d’un guerrier… Cela ressemblait à une trahison. Et je connaissais le sort réservé aux traîtres. En comparaison, Éric aurait eu une mort douce.

Peut-être souffrais-je bel et bien d’une pulsion de mort. La même qui m’avait fait si souvent me balader seule la nuit, jusque dans les rues les plus mal famées… Sauf que, dans ce cas, c’était l’inverse. Ma rencontre avec Micka réveillait mon désir de vivre — non plus de survivre, mais de faire quelque chose de ma vie. Je réalisai que l’idée de mourir par hasard et par accident, qui ne m’avait jusqu’ici que peu émue, ne me tentait plus du tout. Si je devais mourir, je voulais avoir vécu avant. Vraiment vécu.

***

Alors que j’attendais des nouvelles de Micka, je m’inquiétai tout à coup d’avoir été trop acerbe dans ma réponse. Il avait retrouvé la raison et réalisé son erreur. Il était un ange ; moi, une démone. Nous n’avions rien à faire ensemble. À part le sexe… Mais il avait bien dû trouver une autre femme capable de l’intéresser. Je ne pouvais pas être la seule ! J’avais juste servi à débloquer quelque chose en lui…

Deux jours plus tard, je reçus une lettre, présentée de la même façon que la première.

Mes condoléances. Est-ce que c’était un ami à toi ? D. m’a dit que l’homme avait fait feu en premier, et qu’un avertissement avait été dûment émis avant la riposte.

Mon aile est en pleine forme, merci. J’aimerais que tu puisses la voir.

Le premier paragraphe me fit lever les yeux au ciel, et le deuxième fit battre mon cœur plus vite.

Non, pas un ami, écrivis-je, juste un collègue.

Moi aussi, j’aimerais la voir. Mais je suis d’après-midi jusqu’à jeudi.

Il m’avait alors proposé un rendez-vous pour le vendredi, en journée, dans un coin du secteur humain de la ville où je n’avais jamais mis les pieds. C’était probablement le but : se rencontrer dans la zone la plus neutre possible, quelque part où personne ne nous connaîtrait.

***

Quand j’arrivai à destination, je me sentis à la fois rassurée et déconcertée de me retrouver devant un immense terrain vague. Près de la moitié était envahie par des cannes de Provence immenses et touffues ; le reste présentait un sol inégal fait de terre et de cailloux, où avaient poussé quelques mauvaises herbes. Le long du trottoir défoncé, une chaîne rouillée reliait d’imposants blocs de béton, barrant l’accès à d’éventuels véhicules. La zone était entourée de bâtiments industriels, dont certains paraissaient désaffectés. Il n’y avait pas un chat en vue.

Ayant suivi à la lettre l’itinéraire suggéré par mon téléphone, j’étais quelques minutes en avance. Lui, non. Je me mis à faire les cent pas. J’avais acheté un paquet de bonbons en chemin, et il était déjà vide — preuve de l’état de mes nerfs. Comme je ne voyais pas de poubelle, je chiffonnai le sachet en plastique avant de le fourrer dans ma poche. L’air était moite et lourd ; la masse de nuages gris qui s’avançait depuis l’est promettait un orage avant la nuit. Qu’est-ce que je foutais là ? Se pouvait-il que ce soit un piège ? S’il ne venait pas, cela signifiait-il qu’il s’était moqué de moi, ou bien que quelque chose lui était arrivé ?

Heureusement, je me retournai à cet instant et l’aperçus. La violence de ma réaction me surprit. Pendant une seconde, toute mon attention convergea sur son être, et le reste du monde s’effaça. J’oubliai de respirer, et ma bouche s’ouvrit d’elle-même. Pour parler, pour le dévorer, pour chercher ce souffle qui ne venait pas… ? Je n’aurais su le dire.

Je serrai les poings pour m’aider à me ressaisir. C’était un ange, bon sang ! Ce devait être l’attrait de l’interdit… ou alors, l’effet de son physique divin. Je ne m’étais pas crue si superficielle — et pourtant, j’étais là, à deux pas de baver devant celui qui, à peine deux semaines plus tôt, avait essayé de tuer mon ex, avant de m’enlever de sang-froid. Oui, j’avais tout intérêt à garder cela à l’esprit, et même à m’y cramponner de toutes mes forces, si je ne voulais pas perdre la tête…

Un film de transpiration faisait luire sa peau brune. Il ne portait pas d’armure visible, mais une paire de jeans délavés et une sorte de tunique en lin blanc au col ouvert — de toute évidence adaptée aux deux ailes repliées dans son dos. Un renflement sur sa hanche droite m’indiquait la présence d’une arme. Tandis qu’il s’approchait de moi, je m’immobilisai, curieuse de la façon dont il allait me saluer. Nous n’avions rien d’un couple, et nous n’étions pas non plus des amis. Cependant, nous étions tous les deux là pour la même raison, une raison très précise et très claire, que je sentais déjà vibrer entre nous et liquéfier mon bas-ventre.

J’aurais dû me douter qu’un ange irait droit au but, sans louvoyer ni tourner autour du pot. Il marcha jusqu’à moi, m’encadra les épaules de ses mains et pencha son visage vers le mien. Sa bouche était à deux pouces de la mienne quand il interrompit sa descente. Baissant les yeux, il prononça ses premières paroles :

« Puis-je… ? »

Pour toute réponse, je me hissai sur la pointe des pieds. Mes lèvres entrèrent en collision avec les siennes — littéralement. Mais, au lieu de m’inciter à plus de mesure, la douleur m’éperonna. Avec la participation active de Micka, je déversai dans notre baiser tous les fantasmes qui m’avaient traversée ces dix derniers jours. J’avais oublié à quel point son inexpérience, son besoin d’être rassuré et guidé, me faisaient fondre.

Je savais que ce n’était pas pure galanterie ou formalité de sa part. Il était un guerrier, et il aurait volontiers assumé l’initiative de tous nos ébats — s’il avait été sûr de savoir me plaire — ou de savoir lui-même ce qui lui plairait. Je voyais lutter en lui sa soif de contrôle et de domination, et toute la perplexité que lui inspiraient les relations sexuelles. Quoique j’ignorais son âge, je présumai que, contrairement aux jeunes qui perdent leur pucelage sous la première poussée des hormones, il avait eu des années, peut-être des décennies, pour bâtir autour de la passion physique tout un mythe et un mystère.

Quand notre baiser prit fin, je me rendis compte que j’étais pressée contre lui et que j’agrippais sa chemise à pleines mains. Une des siennes avait migré jusqu’à mes fesses. Il la laissa glisser vers ma taille alors que ses lèvres esquissaient un sourire.

« Bonjour, dit-il en plongeant ses yeux dans les miens.

— Bonjour, imitai-je stupidement, d’une voix essoufflée.

— Tu m’as manqué.

— Hmm. »

Je me frottai contre lui, comme un chat quémandant des caresses. Je savourais sa chaleur alors que, cinq minutes plus tôt, je maudissais la canicule. Je savais qu’il parlait uniquement de ce lien charnel entre nous, mais, vu mon état d’excitation, c’était exactement ce que je voulais… Mes yeux accrochèrent le haut de son aile, et une pensée entrecoupa le fil de mon désir. Je tendis les doigts vers ses plumes, qui étincelaient malgré la faiblesse des rayons solaires.

« Alors, tu es complètement guéri ? »

Certains démons puissants étaient capables d’exploits en termes de régénération. Tout de même, l’idée qu’il ait recouvré le complet usage d’une aile qui était restée séparée de son corps pendant plusieurs jours m’ahurissait.

Il étendit l’aile en question, comme s’il était prêt à prendre son envol — enfin, d’un seul côté —, afin que je puisse l’admirer. Je retins une exclamation : là où mon fléau avait traversé les chairs, les plumes qui avaient repoussé étaient d’une couleur de neige qui contrastait vivement avec l’or bruni de leurs voisines.

« Entièrement fonctionnelle, déclara fièrement Micka.

— Waouh… Est-ce que ça va rester blanc comme ça ?

— Probablement, répondit-il sans s’émouvoir, en refermant son aile.

— Ça, alors… Tu risques pas de m’oublier ! ironisai-je.

— Ouais, ça me fait une deuxième raison. »

Ces mots me ramenèrent instantanément au désir qui montait en moi, comme une envie pressante qu’il me démangeait d’assouvir.

« La première fois est rarement la plus inoubliable. Tu veux que je te le prouve ? »

Je plaquai mes paumes contre lui et nichai ma bouche dans son cou. Sa pomme d’Adam faisait bouger sa peau fine et ambrée, presque scintillante dans la lumière ouatée de cette fin d’après-midi. Je la pris dans mes lèvres et commençai à sucer. Mais, lorsque mes mains descendirent vers son pantalon, il m’arrêta en encerclant mes poignets.

« Hé, pas si vite… On est en pleine rue ! »

Frustrée, je regardai tout autour de nous.

« Au moins, il n’y a personne… Et puis c’est toi qui as choisi cet endroit, d’abord ! C’est vrai que tu aurais pu trouver plus romantique… »

Il se mit à rire en secouant la tête, et recula d’un pas, rompant notre étreinte.

« C’était juste le lieu de rendez-vous, dit-il, avant de me prendre la main. Allez, viens, je t’emmène quelque part.

— Oooh… Une vraie invitation ? minaudai-je.

— Ouais, ne te fais pas trop d’idées ! C’est juste un cran au-dessus d’ici. »

***

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Nocturne – épisode 2 : Pulsion de mort – II

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