Nocturne – épisode 2 : Pulsion de mort – II

Mickaël

Après cinq minutes de marche, nous arrivâmes en vue d’un motel défraîchi situé près d’un grand axe. Les commerces les plus proches se trouvaient de l’autre côté d’une aire de stationnement bordée de grands arbres. J’étais déjà venu, une fois, plusieurs années auparavant. Ce n’était pas la grande classe, mais c’était discret, plutôt isolé. Et, surtout, cela avait l’important avantage d’être exclusivement fréquenté par des humains.

Avec mes ailes, je pouvais tout de suite enterrer l’espoir de passer inaperçu. Tant pis. Les humains se rappelleraient m’avoir vu, mais, tant qu’aucun ange ni démon ne venait fureter par ici et poser des questions — et pourquoi le feraient-ils ? —, cette information resterait aussi bien gardée que dans un coffre-fort. Quant à Léara, son apparence étant identique à celle d’une humaine ; personne n’aurait cause de soupçonner sa vraie nature. Qui songerait qu’un ange puisse être accompagné d’une démone ? En cette occasion, les tabous jouaient en notre faveur.

Léara était demeurée silencieuse depuis le terrain vague. Tandis que je payais pour la chambre et me faisais remettre la clé, je la sentais dans mon dos, sa verve habituelle éteinte, sa présence effacée. Craignait-elle simplement d’attirer l’attention, de se faire remarquer ? Ou regrettait-elle sa décision de me revoir, de venir ici ? Moi-même, j’étais loin d’être sûr de moi. Je me contentais de suivre les étapes d’un plan décidé à l’avance. Un plan qui, tout à coup, ne me semblait plus si parfait que ça.

J’avais les mains moites — il fallait dire qu’il faisait sacrément chaud, et que la réception du motel n’était pas climatisée. Un unique ventilateur tournait au plafond, produisant un ronronnement régulier et soulevant rythmiquement quelques papiers épinglés au mur.

Nous ressortîmes dans la brûlure aveuglante du soleil couchant. Aussitôt, Léara perdit sa réserve et se colla à moi : j’avais oublié la capacité innée des démons à feindre et à dissimuler. J’étais tellement soulagé que je la soulevai de terre et la transportai en haut des escaliers, où se trouvait la porte qui nous avait été assignée. Je bandais déjà à en avoir mal et, alors que Léara ondulait contre moi, je me demandais comment j’allais survivre aux préliminaires. Je tentai de déverrouiller la porte avant qu’on nous arrête pour outrage à la pudeur…

Un hurlement féminin déchira l’atmosphère tranquille du motel. Je me figeai. Ce n’était pas un cri de plaisir, ni même de rage, mais d’une terreur sans nom. Mon entraînement prit le pas sur mon excitation. Je me tournai vers l’origine du son. À l’autre bout de la galerie, un chariot de ménage se dressait devant une porte ouverte.

« Attends-moi ici », ordonnai-je à Léara, qui s’était aussi immobilisée.

En quelques enjambées, j’avais rejoint la chambre suspecte. J’arrangeai mon vestige d’érection dans mon pantalon avant de regarder par la porte. Une humaine, que je devinais être la femme de chambre, arrivait en sens inverse, et me tomba pratiquement dans les bras. Elle tremblait, et ses yeux étaient écarquillés dans son visage exsangue.

« Êtes-vous blessée ? » demandai-je.

Elle me rassura faiblement, avant de pointer du doigt vers le fond de la chambre.

« Là, là…, balbutia-t-elle entre deux sanglots.

— Madame, je suis un ange de la milice, récitai-je avec autant de calme que possible. Je vais entrer et aller voir, d’accord ? Est-ce que ça va aller ? Essayez de prendre des respirations lentes et profondes. »

Elle hocha la tête alors que je l’aidais à s’asseoir à terre. Je pénétrai ensuite prudemment dans la chambre. Toutes les lumières étant déjà allumées, je me gardai de toucher à quoi que ce soit. Mentalement, je dressai une liste de tout ce que j’apercevais.

Les deux lits étaient encore faits. À première vue, rien n’avait été dérangé — ou alors, tout avait été soigneusement remis à sa place. Quelque chose pourtant me semblait déplacé, sans que j’arrive à mettre le doigt dessus. Remisant cette intuition pour plus tard, j’avançai vers la salle de bains. Le spectacle que j’y découvris me cloua sur le seuil.

Un homme reposait dans la baignoire, laquelle était remplie d’un liquide rouge et opaque. Ses yeux ouverts avaient le regard vide d’un cadavre, et de profondes entailles longitudinales ornaient son bras, appuyé sur le rebord du bain. Un sang sombre et poisseux recouvrait sa main. Il avait formé une flaque épaisse sur le tapis de bain. En y regardant de plus près, j’y distinguai une lame de rasoir. Non loin gisaient des vêtements entassés — ceux de la victime, vraisemblablement.

Toute la pièce empestait l’odeur du sang et de la mort. Et, tout en dessous, une nuance incongrue, la même que dans la chambre, chatouillait mon sixième sens. Le mort était humain — de cela, j’étais sûr. Mais alors, d’où provenait cette essence familière — celle d’un ange ?

Les anges, comme les démons, laissaient derrière eux une sorte d’empreinte atmosphérique. J’étais capable de la détecter jusqu’à vingt-quatre heures après le départ de son auteur — ça dépendait de ce que l’individu en question avait fait, et de combien de temps il était resté sur les lieux. Il pouvait donc simplement s’agir de l’occupant précédent. Or, cela aurait été extraordinaire en soi. J’avais de bonnes raisons de croire qu’aucun ange ne songerait à venir ici — à moins d’avoir, comme moi, quelque chose à cacher.

Cela me rappela Léara, et je ressortis de la chambre. La femme de ménage se remettait peu à peu, mais elle n’avait de toute évidence pas bougé.

« Je vais appeler la police, annonçai-je en sortant mon téléphone. Peut-être que vous devriez aller prévenir votre supérieur… si vous vous en sentez capable. »

Elle opina du chef, cette fois en se relevant. Sitôt qu’elle fut partie, je collai le téléphone contre mon oreille et marchai distraitement vers Léara. Celle-ci m’attendait sagement, comme je le lui avais demandé. Tandis que j’exposais la situation à la préposée aux appels d’urgence, les yeux de Léara s’agrandirent — elle avait vraiment de très beaux yeux, d’un bleu ciel transparent, encadrés de longs cils noirs… Quand je raccrochai, elle se frottait les bras en dépit de la chaleur étouffante.

« Je crois que tu devrais partir », dis-je.

J’allais probablement être mêlé à l’enquête officielle, auquel cas, mieux valait qu’elle en soit exclue. Elle acquiesça tristement, et je l’embrassai avec une sorte de frénésie, comme pour remplacer l’amertume sur ma langue par son goût à elle. Le bruit d’une porte qui s’ouvrait derrière moi mit fin à cet interlude.

« C’est quoi, ce bordel ? J’ai entendu quelqu’un hurler… Waouh, un ange ! »

Je me retournai pour découvrir un humain, trentenaire, son torse nu recouvert d’une collection de tatouages. Soit il était très lent à la détente, soit le cri de la femme de chambre l’avait surpris en plein milieu de Dieu sait quoi…

« Il y a un type qui est mort dans la chambre 202. La police est en route », résumai-je.

Il parut adéquatement choqué. Le point positif, c’est qu’il pouvait tenir le rôle de témoin, m’évitant de rester seul sur une scène d’homicide après le départ de Léara. Reportant mon attention sur cette dernière, j’intercalai mon corps entre elle et notre voisin de chambre — autant pour protéger son identité que par instinct possessif.

« Désolé pour le pire rencard de l’histoire, murmurai-je, sans pouvoir m’empêcher de la toucher, une dernière fois.

— La faute à pas de chance ! C’est bon, t’inquiète, j’ai un chouette vibromasseur. »

Je souris. Cela me donnait encore plus envie d’elle. Elle s’arracha à mes bras.

« Écris-moi, dit-elle avant de s’éloigner.

— Promis. »

Le tatoué n’avait pas pu nous entendre, mais il nous avait vus. Qu’avait-il vu ? Des amants ? Des amoureux ? De simples connaissances en mal de sexe ?

La femme de chambre était de retour. Un homme, sans doute le directeur du motel, l’accompagnait. Je m’identifiai ; il entra dans la chambre malgré mes recommandations, pesta, en ressortit. La police arriva peu après. Un agent en tenue qui patrouillait non loin avait répondu à l’appel. Je l’aidai à sécuriser la zone avant que davantage de badauds ne viennent contaminer la scène — notre voisin aux tatouages était également allé constater de ses yeux l’horrible tableau. Lorsque j’avais voulu m’interposer, il m’avait ri au nez et défié d’en venir aux mains, ce que j’avais été bien tenté de faire… En tout cas, une chose était claire : un guerrier angélique ne possédait aucune autorité dans cette partie de la ville. On était chez les humains.

« Je peux pas croire que t’es vraiment un ange ! s’exclamait-il à présent en lorgnant mes ailes. Je peux les toucher ?

— Hmm, chez les anges, c’est considéré comme l’équivalent d’un attouchement sexuel », mentis-je.

Léara était-elle en train de déteindre sur moi ? Toujours est-il que mon interlocuteur se recula, un mélange d’effroi et d’embarras peint sur le visage. Peut-être y étais-je allé un peu fort…

On nous avait donné l’ordre d’attendre l’inspecteur. En fait d’inspecteur, c’était une inspectrice. Elle avait une stature carrée, presque masculine, et ses cheveux, teints en une sorte de bordeaux, étaient sévèrement rassemblés derrière sa tête. Ses traits, par contraste, étaient délicats et harmonieux : sourcils parfaitement dessinés, pommettes hautes, yeux effilés. Elle se présenta comme l’enquêtrice criminelle Jenny Wong, et ne masqua pas sa surprise en me voyant.

« On ne voit pas beaucoup d’anges, par ici… »

Mais elle ne semblait pas mécontente, surtout en apprenant que j’avais une petite expérience des procédures policières. La règle pour les crimes était qu’une affaire « appartenait » à l’autorité dont relevait la victime ; cependant, les enquêtes impliquant plus d’une race étaient fréquentes, et la collaboration s’avérait alors nécessaire. Les humains avaient leur police et leur système de justice ; chez les anges, c’était nous, la milice, qui étions chargés du maintien de l’ordre sur terre, tandis que le pouvoir judiciaire revenait à une magistrature céleste. Quant aux démons, ils croyaient en la concentration des pouvoirs — toute affaire criminelle ou de justice était directement référée au patron, qui traitait avec nous par l’intermédiaire de ses sous-fifres.

Bien sûr, c’était une mascarade ; comme Léara me l’avait confirmé, le patron était lui-même le pire truand de la ville. Hélas, il était intouchable… Ce qui ne nous empêchait pas de le haïr cordialement. Plus souvent qu’à leur tour, les collaborations forcées entre anges et démons viraient à l’affrontement.

***

L’inspectrice Wong nous avait immédiatement séparés afin de nous questionner individuellement. Pendant ce temps, ses collègues établissaient une documentation détaillée de la scène. Tout le processus prit un temps infini, d’autant que le coroner se faisait désirer. La nuit était tombée, et je patientais encore dans le vestibule miteux du motel, mon verre de thé glacé offert par la direction depuis longtemps fini. J’avais déjà donné ma version des faits à Wong, mais elle m’avait demandé de rester dans les parages.

J’avais eu tout loisir de visiter les toilettes et de feuilleter un vieux magazine consacré aux véhicules tout-terrain. Mon téléphone était dans ma poche ; pourtant, je préférais l’ignorer. Mes pensées revenaient sans cesse à Léara. Elle était la seule personne à qui j’avais envie de parler — la seule à qui je n’aurais pas eu besoin d’expliquer ma présence dans le secteur humain — et c’était impossible. Sortir mon cellulaire n’aurait fait que remuer le couteau dans la plaie.

J’étais à deux doigts d’inventer un prétexte pour me tirer de là, quand l’arrivée inattendue de l’inspectrice me fit sursauter. Elle s’assit face à moi, deux gobelets à la main ; elle paraissait fatiguée.

« Navrée de vous avoir fait attendre aussi longtemps. Café ?

— Non, merci. »

Elle haussa les épaules avant de poser les deux breuvages sur une petite table à proximité.

« J’aimerais vérifier certains détails avec vous. Vous m’avez dit que vous aviez perçu la présence d’un ange dans la chambre 202. Mais… je suppose que vos sens ne sont pas infaillibles. Est-ce que vous pourriez vous tromper ?

— Théoriquement, oui.

— Théoriquement ? »

Je soupirai.

« Théoriquement, beaucoup de choses sont possibles. Encore faut-il pouvoir les expliquer.

— Donc, vous êtes sûr de ce que vous avez ressenti.

— Oh, j’en suis sûr.

— Aucun ange n’a pris de chambre au motel depuis hier, ou n’a été aperçu à la réception.

— Et alors ? C’est un motel. Si vous voulez que je vous dise comment la marque d’un ange s’est retrouvée dans la 202, je n’en ai aucune foutue idée. Et puis c’est votre boulot de le découvrir, non ? »

Elle eut un demi-sourire.

« Je peux quand même compter sur votre aide ? dit-elle en me tendant sa carte.

— Évidemment. »

Je baissai les yeux sur le petit carton que je tenais entre mes doigts. C’était Genny Wong, avec un G.

« Une dernière chose, ajouta-t-elle. Je comprends que vous étiez accompagné en venant ici. »

Je me raidis.

« Oui. Elle est partie juste après mon appel au 9-1-1. Elle avait mieux à faire.

— D’accord… Est-ce que je pourrais lui parler ?

— Pour quoi faire ? Elle n’a rien vu, je peux vous le garantir. Et je ne veux pas qu’elle soit mêlée à l’enquête. »

Elle me considéra un instant, puis conclut en se levant :

« Très bien. Si le coroner nous confirme que c’est un suicide, on ne devrait de toute façon pas avoir besoin d’elle.

— Vous n’avez pas besoin d’elle dans tous les cas.

— Nous verrons. Appelez-moi.

— Bonne nuit, inspectrice », dis-je en me levant à mon tour.

Un rictus dévoila ses dents.

« Inutile d’être sarcastique, milicien. »

Elle me tourna le dos, reprit ses deux gobelets et s’en fut.

***

Léara

Je quittai le motel sans me retourner. Dès que j’atteignis le trottoir, je relevai la capuche de mon chandail sur ma tête. Je sortis mon téléphone et activai la localisation GPS. Comme à l’aller, je sélectionnai le trajet le plus long, qui nécessitait un changement d’autobus supplémentaire.

Je n’en revenais pas : quelqu’un avait dû mourir pour m’empêcher de coucher à nouveau avec un ange… La symbolique était trop forte, immanquable. Nous étions maudits. La violence s’attachait à nos pas. Le destin ne voulait pas nous voir ensemble.

Plus rationnellement, un fait demeurait : le secret nous condamnait à nous retrouver dans le genre d’endroit où des gens décidaient d’en finir avec la vie. Pas de suite quatre étoiles à l’horizon pour nous ! — à supposer qu’il aurait pu se le permettre, ce qui n’était pas mon cas. Il nous fallait un lieu éloigné, étranger, peu surveillé — et le plus improbable possible.

Durant notre brève correspondance, je m’étais laissée aller à fantasmer sur tout ce que nous pourrions nous faire l’un l’autre — et ce dont nous pourrions discuter de vive voix, comme le fait que les anges devaient vraiment arrêter de tuer des démons… À chaque fois, inconsciemment, je nous avais imaginés dans ma chambre ou dans la sienne. Les seuls décors qui m’étaient familiers. Les seuls où je me serais sentie assez protégée pour oublier la culpabilité d’être avec un ange, la peur d’être découverte ou dénoncée. En cet instant, alors que, secouée par les cahots réguliers de l’autobus, j’observais la ville illuminée qui défilait par la vitre sale, je réalisai que cela n’arriverait jamais — cette sécurité, cette simplicité… Pas avec lui. Ce n’était qu’un rêve.

Peut-être que toute cette histoire était une mauvaise idée de A à Z. En tout cas, c’était sacrément prise de tête ! J’avais demandé à Micka de m’écrire, mais, à la vérité, je ne savais pas ce qu’il nous restait à nous dire.

Je descendis du bus et entrai dans la station de métro en pilote automatique, plongée dans mes pensées. En arrivant sur le quai, je ne remarquai pas tout de suite le climat inhabituel qui y régnait. Puis le brouhaha ambiant me frappa : les voyageurs, de parfaits inconnus les uns pour les autres, se parlaient ! Des groupes plus denses étaient massés en dessous des grands écrans, qui diffusaient les nouvelles entre deux doses obligatoires de publicité. De loin, j’aperçus une vue en contre-plongée d’une rue au crépuscule — donc d’une visibilité médiocre, les caméras ayant plus de mal avec l’obscurité que les yeux démoniaques. De grandes flammes suggéraient un incendie, et des gyrophares révélaient la présence d’un camion de pompier et d’une ambulance, autour desquels s’agitaient des formes plus ou moins nettes. Un mauvais pressentiment me picotait la nuque…

Plusieurs personnes se décalèrent alors pour me boucher la vue. Abandonnant ma place, je préférai imiter le réflexe général : j’allumai mon téléphone. Je me connectai au réseau WiFi de la station et me rendis sur mon portail d’informations. Mon sang se glaçait dans mes veines à mesure que je faisais défiler les gros titres : Une voiture piégée explose dans le quartier angéliqueSix anges grièvement blessés dans une attaque démoniaqueLa mort arbitraire d’Éric enfin vengéeLes tensions entre anges et démons grimpent en flèche

Toute à ma consternation, je faillis manquer la rame qui arrivait, mais quelqu’un me bouscula, et je me faufilai juste à temps entre les portes ouvertes. Je rangeai mon téléphone, incapable d’en lire davantage pour l’instant. Je transpirais. Clairement, certains démons se réjouissaient de l’attentat, le considérant comme une juste rétribution — bordel, des démons l’avaient même organisé ! Le fait que je ne partage pas ce sentiment faisait-il de moi une traîtresse ? Ce n’était pas tant le sort individuel de ces anges qui m’inquiétait, que l’idée que les relations entre anges et démons, loin de s’améliorer, étaient sur la pente glissante qui menait à la guerre ouverte. Et, d’accord, je me faisais du souci pour Micka, un peu… Mais pas seulement. Il y avait aussi mon frère : les raids de la milice allaient encore s’intensifier contre les dealers de rue — c’était la seule façon dont les anges savaient riposter.

Peut-être que Zina avait raison, en fin de compte. Demain, n’importe lequel d’entre nous pouvait se retrouver à la place d’Éric.

***

Devant mon immeuble, j’eus la surprise de tomber sur Ralph, qui, de toute évidence, m’attendait.

« Qu’est-ce que tu fous ici ? demandai-je.

— Je venais juste m’assurer que t’allais bien. Ton frère a appelé Zina, et aucun des deux ne savait où t’étais.

— Mon frère a appelé Zina pour lui parler de moi ? répétai-je, presque aussi abasourdie qu’exaspérée. Je lui ai envoyé un texto tout à l’heure pour lui dire que tout était nickel !

— Mais tu n’as pas dit tu étais, ni avec qui. »

Je restai un instant bouche bée.

« Je rêve ! C’est l’Inquisition ou quoi ? J’étais toute seule », m’exclamai-je sans réfléchir.

Je le regrettai aussitôt. Je comprenais soudain pourquoi on conseille aux accusés de se taire, même quand ils aimeraient se défendre. Cela peut se retourner contre vous.

« Je croyais que t’avais promis à ton frère de ne plus traîner seule dehors ? » contra Ralph.

Il croisa les bras, ce qui fit jouer les muscles sous sa peau brun foncé. Je me rappelai l’époque où cela me faisait de l’effet et, même si je ne ressentais plus cette attirance, je ne pus m’empêcher de m’interroger sur la raison de notre rupture. Les choses seraient certainement plus simples si c’était avec lui que je couchais… Sauf que ce n’était plus le cas, justement — et la façon dont il se mêlait de mes affaires m’insupportait.

« Ah ouais ! lâchai-je. C’est clair que ça m’a vraiment porté chance, la dernière fois que tu m’as raccompagnée ! »

Même si Micka avait abusé de son pouvoir en nous attaquant, je savais que c’était le SUV de Ralph qu’il avait pris pour cible, et non le simple fait que nous étions des démons. Apparemment, Ralph aussi en avait conscience, car son aplomb disparut.

« Je suis tellement désolé, Léa… Je sais que, si je suis encore en vie, c’est probablement grâce à toi. »

Je le regardai avec étonnement : c’était la première fois qu’il le reconnaissait explicitement. Juste après l’incident, il était passé directement en mode protecteur, genre « Tu vas bien ? Ces vilains anges ne t’ont pas fait trop peur ? » Et, quand les démons venus à notre secours avaient supposé qu’il avait abattu l’aile de l’ange, il ne les avait pas détrompés !

« C’est pour ça que…, poursuivit-il, cherchant ses mots. Enfin, je me sens responsable. Je t’en dois une, quoi ! S’il t’arrivait quelque chose, je ne pourrais pas me le pardonner… »

Tout à coup, il s’interrompit, fronça les sourcils et se pencha légèrement vers moi.

« Attends… Bordel ! Mais t’as de l’ange partout sur toi ! »

Merde ! Ralph était capable de sentir que j’avais été avec Micka. Ce n’était pas pour rien qu’il avait une meilleure position que mon frère ou moi — et la voiture qui allait avec… J’improvisai une explication, y injectant une petite dose d’accusation pour que Ralph ne soit pas tenté de la remettre en question :

« Euh, en fait, je me suis fait arrêter par une patrouille en chemin. Mais comme j’étais clean, ils m’ont laissée repartir. Donc, tu vois, t’as pas à t’inquiéter ni à veiller sur moi. Je me débrouille très bien toute seule. »

Il acquiesça, l’air penaud.

« D’ailleurs, à ce propos… Je voulais te rendre ça. »

De sa poche, il sortit mon fléau télescopique et me le tendit. Je me forçai à le prendre avec un sourire. Dès que je serais dans ma chambre, j’enfermerais l’arme dans un tiroir dont elle ne ressortirait pas. Je n’avais aucune intention de jamais m’en resservir…

« Merci.

— Désolé de t’avoir dérangée. Passe une bonne soirée. »

Il posa sa main sur mon bras et l’y laissa un peu trop longtemps. Gênée, je me dégageai en faisant un pas en arrière.

« Bonne nuit, Ralph. »

Et, lui tournant le dos, je me dirigeai vers la porte d’entrée.

Ralph était un type bien et, en général, pas trop lourd. Depuis notre rupture, j’avais même plutôt l’impression qu’il marchait sur des œufs autour de moi. Je ne regrettais pas d’être sortie avec lui ; seulement, je ne croyais pas que nous puissions jamais redevenir vraiment amis. Tout ce que nous avions vécu ensemble, sexuellement, mais aussi émotionnellement, resterait toujours entre nous : embarrassant, maintenant qu’on n’éprouvait plus ce qui nous avait poussés à agir ainsi — ou nous empêchant de passer à autre chose, si on l’éprouvait encore… J’espérais juste que ce n’était pas son cas.

***

Mickaël

Alors que je m’enfonçais dans les rues sombres qui m’éloignaient du motel, les premières gouttes de pluie s’écrasèrent autour de moi. Le vent s’était levé et ébouriffait mes plumes. J’avais prévu de rentrer en volant, mais, s’il y avait de l’orage, ce n’était pas la nuit idéale pour se trimballer en plein milieu du ciel.

Mon téléphone vibra pour la énième fois. Résigné, je plongeai une main dans ma poche pour découvrir qui me harcelait ainsi. J’étais toujours officiellement en convalescence — jusqu’au lendemain ; il ne pouvait donc pas s’agir d’une demande de renforts en urgence. C’était Idris, et sa voix était tendue, agacée.

« Putain ! Qu’est-ce que tu fous, mec ? La fonction rappel, tu connais pas ?

— Désolé. Journée difficile ; je te raconterai. Qu’est-ce qui se passe ? »

Je l’entendis soupirer.

« Ne me dis pas que t’as pas suivi les nouvelles, non plus ?

— Quoi ? répétai-je, plus durement.

— Un putain de cheval de Troie a pété dans la face des gars !

— Quoi ? ! »

Je n’avais pas pu me retenir de crier ; heureusement, le vent emporta ma voix. J’étais scié, sous le choc. Il commençait à pleuvoir sérieusement, mais je le remarquai à peine.

« Ils sont à l’hosto, mec. Et pas en bon état.

— Dona aussi ?

— Bien sûr que Dona aussi ! Tous les cinq, bon sang ! Et ça fait deux heures qu’on t’attend… »

***

Les 4 premiers épisodes de Nocturne sur ta liseuse, ça te tente?
Rejoins ma liste pour recevoir ton ebook gratuit d’une valeur de 2,97 € :

… ou continue à lire sur ton navigateur :

Nocturne – épisode 3 : Escalade – I

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *