Nocturne – épisode 3 : Escalade – I

Mickaël

J’étais de retour sur le terrain. Mais, au lieu de la sensation familière de renfiler de vieux souliers formés à mes pieds, j’avais l’impression inconfortable de m’être trompé de paire. Rien n’était comme avant.

À ma décharge, ce n’était pas qu’une vue de l’esprit ; les derniers évènements avaient changé pas mal de choses. Mon escouade ayant été virtuellement décimée, on m’avait réaffecté, avec Idris, à une nouvelle équipe. Et, ce soir, nous portions tous un brassard noir : un hommage à Timo, qui avait succombé la veille à ses blessures.

Les obsèques avaient eu lieu quelques heures plus tôt, et tout le monde était d’humeur sombre. Cependant, alors que la patrouille se mettait en branle, je sentais la peine de mes camarades se muer en agressivité, en violence prête à éclater. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Avant mon accident, j’aurais réagi exactement pareil. Même à présent, je ne pouvais me défendre de la rage qui montait en moi — une rage qui exigeait d’être soulagée, et dont je connaissais le prix : celui du sang.

C’était ce à quoi nous étions entraînés : transformer toutes nos émotions en force, et canaliser cette force dans notre travail — la traque et la punition des coupables désignés. Et c’était quelque chose de profond ; le genre d’entraînement censé nous permettre de survivre face à un danger de mort. Ça dépassait la réflexion, la raison. Ça devenait une façon de vivre — une façon d’être. C’était ce qui maintenait notre équilibre. Cause — conséquence. Action — réaction. La réponse était connue d’avance.

Or, pour la première fois, cette logique m’apparaissait bancale. Quel rapport entre la perte que nous avions subie, et la douleur que nous nous apprêtions à infliger ? Cogner du démon ne nous rendrait pas Timo, et ceux à qui nous entendions « faire payer » n’avaient sans doute rien à voir avec les véritables responsables de sa mort.

Les premières rues que nous parcourûmes étaient désertes. Les démons se terraient. Cela ne fit qu’aiguiser l’appétit de mes camarades. Quant à moi, ça me rappelait désagréablement cette nuit funeste où, rendu impatient par l’inaction, j’avais tiré sur la première cible venue. J’entendais les autres marmonner, traitant les démons de lâches et les défiant par des propos moqueurs de sortir de leurs planques. Cela me mettait mal à l’aise. Peut-être que les démons faisaient bel et bien profil bas… ou peut-être qu’ils jouaient à cache-cache, afin de nous attirer plus profondément dans leur domaine, où ils pourraient aisément nous cerner. Les démons étaient retors, alors que les anges, par contraste, avaient une pensée simple et droite. Cela avait toujours été notre désavantage majeur face à nos ennemis, par ailleurs moins entraînés et moins équipés que nous.

« Restez groupés, ordonnai-je. Même pour aller pisser. C’est comme ça que j’ai perdu mon aile… »

Il y en eut un pour ricaner, mais le son retentit sinistrement dans la nuit, et il se tut presque aussitôt.

Un peu plus tard, nous arrivâmes à proximité d’un square entouré d’une haie et d’une petite grille. Idris se proposa comme éclaireur pour aller y jeter un œil. Des murmures étouffés nous parvenaient — une transaction en cours ? Idris se retourna vers nous et hocha silencieusement la tête. Nous étions six ; bloquer les issues serait un jeu d’enfant.

Déployés autour de la place, nous nous envolâmes de concert pour nous abattre au centre du jardin. Une femme poussa un cri et chercha à s’enfuir. Un deuxième larron, plus rapide et discret, eut le temps d’atteindre le portail et de sauter par-dessus. Ils étaient trois, et nous nous séparâmes naturellement par paires. Je restai avec Marcin, un de mes nouveaux camarades, pour m’occuper du troisième.

Ce dernier semblait être le moins débrouillard de la gang : il avait sauté dans les buissons, probablement par réflexe, et se trouvait maintenant prisonnier de sa propre initiative. Je m’approchai de lui, tandis qu’il se débattait désespérément pour se libérer. Soudain, Marcin, à ma droite, s’écria :

« Attention ! Il est armé ! »

Au même moment, il bondit en avant, bâton brandi, et l’abattit sur le bras du démon. Celui-ci glapit de douleur, et de sa main tomba effectivement un objet — mais qui ressemblait plus à un téléphone qu’à une arme. Marcin saisit l’homme et le traîna hors du buisson. Le clair de lune illumina alors son visage, et je distinguai nettement ses yeux bleus, son nez droit légèrement épaté, sa barbe noire et hirsute. Je restai frappé de stupeur. Je devais être en train de disjoncter, parce que, pendant un instant, j’avais cru voir Léara dans ses traits. Simple projection : elle était une démone, lui aussi… Je n’avais pas pu m’empêcher de m’imaginer Léara à sa place. Ses paroles résonnèrent dans ma tête :

… Vous ne vous en prenez qu’aux pauvres gars qui bossent dans la rue — qui, comme moi, n’ont pas eu le choix et ne font qu’exécuter des ordres !

Le bruit d’un coup, suivi d’un gémissement, me ramena au présent.

« Je t’apprendrai à résister ! s’écriait Marcin. Tourne-toi, et les mains sur le banc ! »

L’autre, déjà plié en deux, leva péniblement les mains jusqu’à pouvoir agripper le dossier. Mon camarade procéda à une fouille superficielle, qui lui suffit pour dénicher tout un paquet de doses individuelles de Flash. Il devait y en avoir une bonne vingtaine. Mais, dans l’expression de Marcin, le triomphe fit vite place à la haine.

« Putain d’enfoiré ! grogna-t-il. Salaud ! »

Et il assena au démon un coup de pied balayette qui, le privant de ses appuis, l’envoya heurter le banc dans un vacarme de métal. Le type se mit à geindre, mais Marcin n’en avait pas fini.

« Et ça, c’est pour Timo ! Tu feras remonter le message ! »

Il se préparait à le frapper à nouveau et, cette fois, son poing flamboyait d’énergie. Je compris qu’il était prêt à tuer le démon. Sans réfléchir, je me mis dans son chemin et l’arrêtai d’une main.

« Bordel… ? jura-t-il, surpris.

— C’est bon, tu l’as eu. Ça suffit. »

Je m’adressai au dealer en désignant la poche de drogues :

« C’est tout ce que t’avais sur toi ? »

Il hocha la tête. Sa respiration était laborieuse et sa lèvre pissait le sang.

« Dégage d’ici, et qu’on te revoie plus ! »

Puis je rejoignis Idris, qui s’expliquait avec la femme.

« C’est juste une junkie, m’informa-t-il. Je crois. »

Il tenait à la main une unique dose de Flash.

« Laisse-la partir, dis-je, avant de me retourner vers la démone : Rentrez chez vous et servez-vous un bon whiskey, OK ? C’est moins cher, et ça tue moins vite. »

Elle me fusilla du regard, mais obéit. Les deux anges qui avaient poursuivi le fugitif revinrent sans stupéfiant, mais avec une liasse de billets. Je ne leur demandai pas comment ils avaient mis la main dessus ; je me contentai de les engueuler.

« On fait du racket, maintenant ? Depuis quand est-ce illégal de transporter du cash ?

— Bon sang, vieux ! s’exclama Idris en pointant l’argent du doigt. C’est comme s’il y avait écrit “contrebande” là-dessus…

— Ouais, sauf que ce n’est pas écrit, justement.

— Bordel ! renchérit Marcin. C’est quoi, ton problème ? T’as tes règles, ou quoi ? D’abord, tu m’empêches de casser la gueule à un démon, et maintenant, ça ?

— Remercie-moi plutôt ; je t’ai évité d’avoir une mort sur la conscience, rétorquai-je froidement.

— Tu crois que j’en ai quelque chose à foutre ? C’était un vrai cave de première ; personne ne l’aurait regretté.

— Et qu’est-ce qu’on en sait ? Il a peut-être une famille, des gens qui l’aiment, qui comptent sur lui ! »

Il me regarda comme s’il m’était poussé deux têtes.

« Mais tu délires complètement, ma parole ! La convalescence t’a ramolli le cerveau…

— Ferme-la au lieu de dire des conneries », lançai-je.

Mais ils avaient obtenu ce qu’ils voulaient : je lâchai l’affaire, et je fus même le premier à quitter les lieux. J’avais le sentiment déplaisant de fuir.

***

La nuit avait livré deux prises de plus, ainsi qu’une course-poursuite qui avait fini en échange de coups de feu — aucune victime de notre côté ; je ne pouvais pas en être aussi sûr pour ce qui était des démons. Malgré moi, les paroles de Marcin m’avaient provoqué. J’avais passé le reste de la patrouille à lui prouver qu’il avait tort. Je n’en étais pas fier, mais je n’arrivais pas non plus à le regretter. Je n’avais fait que mon boulot. Ce qu’on attendait de moi. Ce qui me valait le respect et la confiance de mes hommes.

De retour chez moi, je me dévêtis et entrai dans la cabine de douche. Tandis que l’eau chaude coulait sur moi, un barrage céda dans ma tête, et les questions jaillirent, flot continu que je ne pouvais plus endiguer. Y avait-il du vrai dans les accusations de Marcin ? Étais-je devenu mou, inefficace, avec mes états d’âme à la con ? Étais-je en train de virer paranoïaque ? Pouvais-je continuer à servir dans la milice si je ne croyais plus en sa mission ? Léara m’avait-elle chamboulé le cerveau ? Elle avait beau se défendre de posséder le moindre pouvoir, elle exerçait sur moi une influence puissante — qui ne se limitait pas au sexe, même s’il était plus simple de le prétendre.

Tout était plus limpide lorsqu’elle était là, physiquement ou dans ses lettres. Il me semblait alors discerner la vérité, la saisir même, aussi complexe et changeante soit-elle. J’avais juste besoin de revoir Léara pour retrouver cette clarté… pour me convaincre que je ne devenais pas fou.

Bientôt, très bientôt, si elle le voulait bien… À cette idée, mes couilles se tendirent, et ma main se dirigea machinalement vers ma verge.

***

Après m’être lavé et rasé, j’endossai des vêtements civils et me rendis à l’hôpital. Je commençais à bien connaître le bâtiment — trop à mon goût. Je me dirigeai sans hésiter à travers le labyrinthe des couloirs, vers la chambre où Donatien continuait son rétablissement. J’étais venu le voir tous les jours depuis l’attentat. S’il était physiquement hors de danger, c’était son état psychologique qui me causait du souci. La veille, en apprenant le décès de Timo, il s’était muré dans le silence.

Cette fois encore, il ne réagit pas lorsque j’entrai dans la chambre. En plus d’une tôle qui l’avait eu à la cuisse, sectionnant presque toute la jambe, il avait été brûlé au troisième degré à de nombreux endroits. Je notai que ses bandages semblaient moins importants et, sans me troubler, pris place à côté du lit. Je réfléchissais à quoi dire, quand il me devança :

« Comment c’était, la cérémonie ? » demanda-t-il, sans pour autant croiser mon regard.

Je devinai qu’il parlait des funérailles de Timo.

« Bien. Très bien. Simple, pas trop mélo. Je crois que ça lui aurait plu.

— C’est idiot.

— Quoi ?

— Son opinion n’a plus aucune importance, puisqu’il est mort. »

On aurait dit un petit garçon difficile, l’amertume en plus. Je ne dis rien, et il reprit :

« Quelle ironie… Timo a toujours prôné une solution plus radicale face aux démons ; il pensait qu’on ne pourrait jamais détruire le réseau sans dissoudre tout le quartier. Et finalement, c’est lui qui s’est pris une solution radicale dans la gueule ! C’est lui que les démons ont détruit.

— Beaucoup de gens, y compris des anges, disent que c’était une attaque en représailles à la mort de ce barman… »

Pour la première fois depuis que j’étais là, il tourna la tête et me regarda franchement. Je savais qu’il était en deuil, je savais qu’il souffrait encore de ses blessures, je savais qu’il avait du mal avec toute cette foutue situation. Étais-je insensible ? Nous savions tous les deux qu’il avait tué Éric. Autodéfense, soutenait-il, et je ne niais pas que l’autre avait tenu un fusil chargé. Mais c’était aussi un putain de barman. Dona était trop bon pour l’avoir buté par accident — et aussi pour n’avoir eu que la mort comme moyen de le neutraliser.

« Je t’ai rapporté ton aile, pas vrai ? cracha-t-il. Si t’en voulais pas, suffisait de le dire. »

Il se détourna à nouveau, et nous restâmes un moment sans échanger un mot. Quand il rouvrit la bouche, ce fut pour dire :

« Ces putains d’analgésiques me filent une migraine carabinée…

— Je suis désolé. »

Il soupira. Il savait que je ne parlais pas seulement des analgésiques.

« Tout ce que je dis, c’est que si on joue à remonter le fil, la faute retombe quand même sur les démons, et en particulier sur cette salope qui t’a déchiré l’aile en deux. »

Cette « salope » était Léara, la femme à qui j’avais donné ma virginité, dont le souvenir m’avait excité pas plus tard que sous la douche, et que je prévoyais rencontrer le lendemain. Je me sentis tout à coup très bizarre — pas exactement mal, mais inconfortable — de cacher cet énorme secret à Dona, mon camarade de toujours, presque mon frère. Mais, oublieux, il continuait :

« Même si elle l’a fait pour défendre son mec — son mec qui nous tirait dessus ! »

Il était convaincant. À cela près qu’il oubliait que, si le type — qui n’était pas le « mec » de Léara, en passant — nous canardait, c’était parce que j’avais d’abord tiré dans les pneus de sa caisse et l’avais forcé à nous affronter. Mais je me tus, car je savais déjà ce que Dona me répondrait : que le véhicule était suspect, que mes soupçons étaient légitimes, qu’un innocent n’avait rien à craindre de la milice et n’était certainement pas censé ouvrir le feu sur nous.

Peut-être n’y avait-il après tout pas de vérité unique, pas de moyen d’intégrer tous les différents points de vue de façon cohérente. Peut-être que ce que m’offrait Léara n’était pas de la clarté, mais une illusion de plus.

Je quittai l’hôpital, plus abattu que lorsque j’y étais entré. Je me sentais inutile — pour Dona, pour la milice, et très certainement pour Léara aussi. Contrairement à moi, elle avait le choix de son partenaire sexuel — sans oublier son « vibromasseur »… Pas étonnant qu’elle ne m’ait pas encore recontacté.

***

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Nocturne – épisode 3 : Escalade – II

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