Nocturne – épisode 3 : Escalade – II

Léara

Les musiciens qui assuraient la première partie — une obscure formation démoniaque de ska — accordaient leurs instruments lorsque Zina et moi arrivâmes dans le champ où la scène avait été montée. Je sortais rarement ; les horaires irréguliers au travail avaient tendance à me mettre KO, et je préférais passer mon temps libre à dormir. Mais mon frère avait beaucoup insisté pour que je vienne — il était fan du groupe en tête d’affiche —, et Zina, pour une fois, était tombée d’accord avec lui. La mort d’Éric et l’ambiance surtendue qui en résultait lui pesaient, elle avait besoin de s’échapper un peu, de « s’aérer la tête ».

Tandis que je me mêlais à la foule, composée surtout de démons, mais aussi de quelques humains, je songeais qu’elle avait eu raison. Je devais faire plus d’efforts. Peut-être ma vie me semblait-elle morne parce que c’était la façon dont j’avais choisi de la vivre. Parce que j’avais laissé mon boulot pourri me dominer et m’enlever tout désir de m’amuser. Les gens qui m’entouraient n’avaient pas l’air de mener des vies mornes. Il y avait des punks, des rastas, des adeptes des modifications corporelles, et même quelques gars dont le style rétro évoquait les mods et les rudeboys — un vrai melting-pot de clans qui n’étaient pourtant pas réputés pour s’entendre ! Je me sentais tout à coup banale, dans ma petite robe noire et mes vieilles tennis. Tout le monde semblait de bonne humeur ; une grande quantité de bière coulait à l’abri d’une petite tente.

« Ton frère ne répond toujours pas, dit Zina avec une moue en éteignant son téléphone, alors que je la rejoignais, deux pintes à la main.

— Urgh, grognai-je. Ça ne m’étonne pas de lui… Il nous dit de venir, et puis il est introuvable ! »

Bien vite, il apparut que l’alcool n’était pas la seule substance qui s’échangeait et se consommait autour de nous. Un type nous aborda pour nous proposer des amphétamines. Zina déclina, mais je faillis cracher ma gorgée de bière quand elle ajouta dans son dos :

« Pourquoi payer ? Je parie que ton frère peut nous refiler des trucs gratos.

— Quoi ? m’indignai-je.

— Quoi ? m’opposa-t-elle en levant les yeux au ciel. Comme si t’avais jamais pris de drogue de ta vie… »

Cela me cloua le bec. Ouais, j’avais fumé mon lot de joints avec mon frère — une offre toujours difficile à refuser quand j’étais chez lui, car ça masquait l’odeur et rendait tout le bordel plus supportable. Quand même, ça ne m’arrivait presque plus.

« OK, je plaide coupable ! Mais on parle de quand j’étais jeune et conne, là… Je l’ai fait par curiosité, pour l’expérience !

— Parce que maintenant, t’es rendue vieille et sage ? railla Zina. J’aurais bien aimé te connaître dans tes folles années, alors… Dis-moi tout : qu’est-ce que t’as testé ? »

Sans attendre de réponse, elle se mit à compter sur ses doigts :

« Le pot, obligé, vu ton frère. Quoi d’autre ? Des amphètes ?

— Est-ce que l’E est une amphète ?

— Hmm, aucune idée ? Donc, MDMA, check. Du speed ?

— Non.

— De la coke ?

— Juste une fois. Et aussi des champignons ; c’est tout, la liste est complète. On peut arrêter l’interrogatoire ?

— Non, j’ai une dernière question, et tu dois promettre d’être complètement honnête : est-ce que ce n’était pas… agréable ? amusant ? jouissif ? »

Je secouai la tête.

« Oui… certainement. C’était aussi vraiment bizarre.

— Ouais, eh bien, en ce moment, bizarre sera au moins un cran au-dessus de ce que je ressens. J’ai envie de me changer les idées, complètement, et ceci ne va pas suffire », expliqua-t-elle en désignant son verre de bière.

Je devais admettre que c’était tentant. Sauf que… j’avais déjà une solution qui correspondait à ce qu’elle décrivait : Micka. Il m’avait réécrit, comme promis, et m’avait surprise en me communiquant son numéro de téléphone. C’était risqué, mais il m’avait donné plusieurs conseils pour éviter que nos échanges ne tombent entre de mauvaises mains. J’avais enregistré son numéro sous l’initiale unique M, puis hésité toute la journée à donner suite.

« Écoute, conclus-je, je comprends parfaitement. Je ne te juge pas. »

Puis je sortis mon téléphone et me mis à pianoter sur l’écran, l’air innocent.

« J’envoie un texto à mon frère », mentis-je, tout en sélectionnant « M » comme destinataire.

***

C’était la nuit, et la première partie touchait à sa fin quand mon frère daigna finalement se pointer. À vrai dire, c’est lui qui nous aperçut dans la foule, et je me retournai en entendant sa voix appeler nos noms.

« Bon sang ! T’étais où ? » criai-je par-dessus la sono, ce qui était presque mission impossible.

Autour de nous, les gens dansaient avec entrain. Je poussai mon frère pour nous extraire du gros des spectateurs.

« Ça fait une heure qu’on essaie de te joindre ! exagérai-je, mais à peine.

— Désolé. J’ai plus de cell depuis hier soir… Je l’ai perdu. »

Il se tourna à demi vers la scène et, à la lueur des projecteurs, je m’aperçus qu’il avait la lèvre tuméfiée et des égratignures sur la joue. Et encore : sa barbe, qu’il semblait résigné à laisser pousser, devait cacher une partie des dégâts. J’attirai son attention d’une légère bourrade.

« Comment tu t’es fait ça ?

— T’occupe pas, c’est rien…

— Ouais, c’est ça. Au fait, tu l’as perdu comment, ton tél ? »

Il haussa les épaules, évitant mon regard. Le malaise dans le creux de mon estomac s’intensifia.

« Tu t’es encore fait pogner par des anges, pas vrai ? »

Il s’obstina à garder le silence, ce qui n’était pas pour me rassurer. La dernière fois, il m’avait expliqué le topo sans hésiter, presque avec nonchalance ; je n’osais pas imaginer ce qu’il taisait à présent.

Découragée, je me laissai distraire par le chanteur du groupe sur scène, qui était en train d’annoncer leur prochaine chanson comme la dernière. Et il nous promettait quelque chose de particulièrement adapté au contexte actuel…

Les paroles étaient écrites comme si elles s’adressaient aux anges et, en substance, elles les accusaient de harceler et de tuer les démons. Le refrain, quant à lui, évoquait la menace d’un violent retour de bâton s’ils n’arrêtaient pas. Le public semblait apprécier — ou ne remarquer aucune différence avec le reste de leur set —, jusqu’à la fin du premier refrain, lorsque quelqu’un lança une petite bouteille en plastique sur le chanteur. Elle était pleine, sans bouchon, et arrosa la foule au passage d’un liquide qui ne ressemblait pas à de l’eau. Ç’aurait pu passer pour la simple action décérébrée d’une personne sous influence, si elle n’avait pas été accompagnée d’un cri. Quoique indistinct au milieu du bruit, il résonnait fort comme « terroriste ».

Le chanteur évita le projectile de justesse. Tandis que son band continuait à jouer comme si de rien n’était, il revint au micro et, au lieu d’entamer le deuxième couplet, se mit à improviser, moitié chantant, moitié scandant :

« À celui ou celle qui m’a visé avec sa bibine — pauvre con, en passant ! —, je te signale que t’es dans un concert de démons, alors, si tu veux nous insulter, prépare-toi à affronter notre public… »

En même temps, l’agitation grandissait devant la scène. Quand le groupe entonna le refrain sur un ton résolument rageur, la tonalité festive du show s’effaça au profit d’un véritable mosh pit. Zina apparut à nos côtés, plus frustrée qu’effrayée.

« Putain ! J’y crois pas ! râlait-elle alors que nous nous éloignions de la mêlée. Le seul soir où j’espérais pouvoir oublier un peu toute cette politique et cette ambiance de merde, il fallait que ça me rattrape ! »

Le champ était bordé par une forêt et un lac, et nous allâmes nous asseoir près de la rive. Je vis sur mon téléphone que Micka m’avait confirmé un rendez-vous pour cette nuit, et je repensai aux paroles de mon amie. Est-ce que moi aussi, j’essayais juste d’échapper à ma vie, à la réalité, à la raison ? Je me servais de Micka comme d’une drogue ; le revoir était au moins aussi déraisonnable qu’avaler un cachet d’E… et beaucoup plus risqué.

Brusquement, je me sentais très seule. Au moins, Zina ne tentait pas de me cacher ce qu’elle entendait prendre — elle était présentement en train de soutirer du LSD à mon frère. Au moins, ce type dans la foule avait le courage de ses convictions, et était prêt à se faire tabasser pour elles. Au moins, les décisions qu’ils prenaient n’impliquaient personne d’autre qu’eux. Je me dégoûtais moi-même. J’avais envie de tout annuler avec Micka — sans pouvoir déterminer si c’était de la lâcheté ou, au contraire, le retour de ma dignité —, mais je pressentais qu’il était trop tard. Et puis je lui devais bien un dernier face à face, non ?

Je refusai le petit buvard que me tendait Zina. Je ne voulais pas que Micka me voie défoncée et, surtout, j’avais besoin de toute ma tête si je ne voulais pas nous exposer. À la place, je prétextai être fatiguée et vouloir rentrer pour fausser compagnie à mon amie et mon frère.

« Faites juste attention à ne pas finir la langue dans la bouche de l’autre, hein ? plaisantai-je en époussetant l’herbe de mes habits.

— Beurk ! répliqua Zina. Aucune chance ! »

***

Mickaël

Léara m’avait donné rendez-vous à l’une des entrées du bois, du côté humain de la ville. L’endroit était bien choisi : à cette heure, les rues avoisinantes étaient très calmes et peu éclairées, et nous pourrions facilement nous réfugier sous le couvert des arbres.

Quand j’arrivai sur place, quelqu’un était déjà là… mais ce n’était pas elle. Je n’eus pas d’autre choix que de continuer ma route. Mon téléphone était silencieux. Un peu plus loin, j’entrai dans la forêt et utilisai les traces atmosphériques pour pister ma démone. Heureusement, les environs étaient principalement fréquentés par des humains, et je finis par la localiser. Elle était recroquevillée contre un tronc, ses habits noirs se fondant dans l’obscurité, sa peau blanche et ses yeux bleus presque lumineux par contraste.

« Tu m’as trouvée ! » s’exclama-t-elle en se redressant.

Elle paraissait étonnée, mais je n’aurais su dire si elle était contente ou non.

« Tu aurais dû me texter où tu étais, ne pus-je m’empêcher de remarquer, tout en lui emboîtant le pas parmi les arbres.

— Je ne sais pas moi-même où on est, alors… Et je pensais que tu aurais peut-être abandonné, vu que je n’étais pas au point de rendez-vous.

— Abandonner l’idée de te voir ? Jamais ! »

Et, pour lui prouver ma sincérité, je l’attrapai par les épaules et l’attirai contre moi. Je la sentais distante, et je voulais à tout prix détruire cette froideur, cette réserve que je ne comprenais pas. Cette fois, elle n’avait aucune raison de jouer la comédie…

Je levai son menton avec deux doigts et, sans lui demander la permission, m’emparai de ses lèvres. Elle ne s’y opposa pas, et répondit même à mon baiser, mais faiblement, à mille lieues de la fougue que j’avais appris à connaître et à aimer. Je cessai de l’embrasser et laissai retomber mes bras.

« Excuse-moi, dit-elle, je… je ne suis pas vraiment d’humeur.

— Je parie que je peux changer ça, si tu me laisses une chance, répliquai-je.

— J’en doute pas ! Écoute, ce n’est pas… »

Elle s’interrompit, se rapprocha et m’enlaça, avec précaution, comme si elle craignait que je la repousse.

« Je veux bien d’un câlin… Je voulais juste dire que je ne suis pas prête à aller plus loin, pour l’instant. Tu sais comme la passion prend vite entre nous… Je ne peux pas te résister, ajouta-t-elle avec un petit rire sec. Mais je pense qu’on devrait… attendre. Peut-être… parler ? »

Elle avait l’air nerveux. Ça ne me dérangeait pas de discuter, pas du tout — mais j’aurais préféré le faire après un certain échange de fluides corporels. Le fait qu’elle fasse passer la conversation en premier ne me disait rien qui vaille.

« De quoi veux-tu parler ?

— Je ne sais pas trop. C’est juste que… je ne sais plus où j’en suis. Ça me rend folle, toute cette tension entre anges et démons ! Je n’aurais jamais imaginé coucher avec un ange, et là, en plus, c’est comme si on avait choisi le pire moment de l’histoire pour le faire ! »

Je me raidis. Je n’avais pas considéré les choses ainsi, et pour cause !

« C’est comme ça que tu me vois ? “un ange” ?

— Eh bien… tu es un ange.

— Mais je suis aussi moi. Micka, insistai-je.

— Bien sûr ! Mais tu vas me dire que tu ne me vois pas comme une démone ?

— Pas vraiment. Pour moi, tu es la personne qui m’a fait découvrir le sexe à deux, et qui… »

Bon Dieu ! Comment pouvais-je exprimer ce qu’elle avait commencé à représenter pour moi, sans passer pour un crétin fini ?

« Enfin, on a aussi eu quelques discussions intéressantes ! » protestai-je.

Mais, au moment où je le prononçais, j’envisageai soudain la possibilité de m’être laissé emporter par mon propre désir, d’avoir projeté sur cette femme des espoirs qui n’avaient jamais existé. Inconsciente de mon tumulte intérieur, elle répondit posément :

« OK, tu as raison, et je suis d’accord. Mais je suis aussi une démone… Tu ne peux pas faire semblant que ce n’est pas le cas. Je ne suis pas une exception, et je ne veux pas de traitement de faveur. Tout ce que tu penses des démons, ça s’applique à moi aussi. »

Je me raccrochai au fil de la conversation et — au point où j’en étais — optai pour une franchise totale :

« Le problème, c’est que je ne sais plus trop ce que je pense des démons… à cause de toi. Ou plutôt, c’est l’inverse : maintenant, quand je croise un démon, je pense forcément à toi. Ce qui ne m’aide pas à faire mon boulot, soit dit en passant… »

Je la sentis se détendre à mes côtés.

« Ton boulot craint ! Mais merci. C’est cool. Et, tu sais, j’ai tout à fait conscience de ce qui te rend unique… Je ne prendrais de tels risques pour aucun autre ange, crois-moi ! C’est juste que tout est tellement embrouillé, entre ce que j’aime chez toi et…

— Ce que tu n’aimes pas, complétai-je. Tu n’aimes pas le fait que je sois un ange.

— Non ! s’insurgea-t-elle. Ça me chambarde le cerveau, c’est vrai, mais ça ne veut pas dire que je n’aime pas ça… »

Elle secoua la tête, comme pour s’éclaircir les idées, avant de préciser, presque gênée :

« En fait, secrètement, je crois même que ça me plaît beaucoup…

— Bien, conclus-je en la serrant à nouveau contre moi. Parce que, tu vois, c’est une chose qui ne changera jamais. »

Et, estimant que nous avions assez gaspillé de salive, je la plaquai doucement contre un arbre et entrepris de nous faire perdre la raison, à tous les deux.

***

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Nocturne – épisode 3 : Escalade – III

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