Nocturne – épisode 4 : Sabotage – III

Léara

Je redécouvrais mon travail. Pas la partie qui consistait à passer les commandes et à servir les clients — celle-là, je l’effectuais en pilote automatique. En revanche, j’étais beaucoup plus consciente de mon environnement. Je notai les présents, qui s’asseyait où et avec qui, même aux tables qui n’étaient pas les miennes. J’écoutais les bribes de conversation en essayant de les interpréter. Je prêtai attention aux changements, apparemment anodins, dans la décoration, la présentation, le menu. Et j’accordai une attention nouvelle à mes collègues, aux petits signes qui trahissaient leur humeur, leur attitude et leurs connivences.

Jusque-là, ça ne m’avait pas appris grand-chose, mais, au moins, ça m’aidait à passer le temps. Au lieu de subir cet endroit et sa clientèle comme par le passé, j’avais l’impression d’agir, de faire quelque chose qui avait du sens et une utilité — pour moi-même, et non pour le patron ou quelque pervers bourré.

Lorsque je sortis du bar aux petites heures du matin — en avance sur Zina, comme d’habitude —, j’aperçus l’une des cuisinières qui fumait une roulée au coin de la rue. C’était celle qui m’avait revendu le fléau anti-ange. Des prostituées — ou des stripteaseuses —, dont les vêtements étaient plus chic que tout ce que je possédais, vinrent lui taxer quelques clopes. J’attendis qu’elles repartent en riant pour sortir ma propre cigarette et m’approcher de la démone. Sigrid, je croyais me rappeler, était son nom.

« Salut, t’as du feu ? » dis-je pour briser la glace, alors que mon briquet reposait dans ma poche.

Elle me tendit le sien avec un petit sourire qui accentuait les ridules au coin de ses yeux clairs. Je pris une première bouffée de ma cigarette pour démarrer la combustion.

« T’as fini ta nuit ? » demandai-je avant de souffler la fumée par-dessus mon épaule.

Déjà, je me sentais plus détendue.

« Encore heureux ! La cuisine ferme à 2 heures ; c’est pas trop tôt.

— Non. »

Nous savourâmes nos cigarettes en silence, puis je m’aperçus qu’elle me dévisageait. Je lui rendis un regard interrogateur.

« L’aile, dit-elle. C’était toi, hein ? »

Je mis un moment à replacer ses paroles. L’aile de Micka — celle que j’avais coupée en deux, et qui s’était retrouvée exposée au-dessus du bar des Neuf Cercles pendant trois jours. Tout le monde avait cru que c’était l’œuvre de Ralph. Pas Sigrid. Elle savait, parce qu’elle m’avait refilé l’arme responsable du carnage.

« Ouaip.

— J’en étais sûre. »

Elle sourit plus largement, comme si elle était fière — de moi ou d’elle, va savoir…

« Tu l’as toujours ? Le fléau ?

— Euh… oui. En fin de compte, j’ai réussi à le récupérer.

— D’accord. Parce que je viens de mettre la main sur d’autres armes du même acabit. Si t’as des amies qui cherchent à se protéger, tu les envoies vers moi, OK ? »

Je hochai la tête, même si je n’en avais aucune intention. Je me demandais si, par « du même acabit », elle parlait du sortilège anti-angélique.

« Tu fais de la contrebande d’autre chose que des armes ? »

Elle me lança un regard perspicace.

« Qu’est-ce que tu veux ?

— Juste des informations. As-tu entendu parler d’un squat dans le no man’s land qui a été vidé par les anges la nuit dernière ?

— Les nouvelles vont vite, commenta-t-elle en levant un sourcil.

— As-tu le moyen d’entrer en contact avec eux ?

— T’es libre maintenant ? contra-t-elle.

— Ouais.

— Viens avec moi. »

***

Une clarté diffuse à l’horizon dessinait en contre-jour les silhouettes des buildings, encore plongés dans la pénombre. À mesure que nous nous éloignions du centre, les tapineuses et les dealers se faisaient plus rares ou, à tout le moins, plus discrets. Ce n’était plus le domaine des « escorts » de luxe, des compagnes et des gigolos qu’on pouvait choisir dans une vitrine ou un catalogue et payer par carte de crédit. Ici, on pouvait s’acheter à vingt piastres une pipe dans une allée ou derrière un buisson. Le même genre de montant s’échangeait contre du LSD, des joints ou des ampoules de crack — et, plus récemment, une à deux doses de Flash.

D’après ma modeste connaissance des lieux, nous nous dirigions vers le pont. Des habitations à l’air plus ou moins salubre alternaient avec des locaux commerciaux vides, aux signes À louer décolorés par le soleil. Au milieu de cette déroute subsistaient quelques vieilles boutiques peu accueillantes, qui ressemblaient davantage à des couvertures. Des itinérants dormaient à l’abri de porches condamnés, d’autres buvaient à l’ombre de ruelles. Soudain, un léger bip résonna dans le silence relatif.

« Je crois que c’est le tien », me signifia Sigrid.

Je sortis mon téléphone de ma poche pour découvrir un message de mon frère.

C’est Noël !!! Le patron nous a finalement armés pour qu’on puisse se défendre contre les anges ! 😀

J’arrêtai de marcher. Malgré moi, ma première pensée fut pour Micka. L’émotion qui me submergea alors était à l’opposé de la joie exprimée par mon frère. Je déglutis, luttant contre le froid qui me paralysait, et tapai rapidement :

Nous ? Tu veux dire : tous les dealers ?

La voix de Sigrid me ramena sur terre :

« Tout va bien ?

— Je ne sais pas… », répondis-je sincèrement en reprenant notre chemin.

Oui, m’écrivait mon frère quelques secondes plus tard. On dirait que la révolution vient de devenir possible…  ;-)

Je fronçai les sourcils. Puis le sens de ses mots me percuta d’un coup. Une arme était une arme. Le patron avait destiné cet arsenal à être utilisé contre les anges… Et si nous l’utilisions contre lui ?

***

Mickaël

La sonnerie de mon téléphone me tira d’un profond sommeil. Je crus d’abord avoir rêvé, ou être encore endormi. Le rythme régulier des basses traversait les murs. Une légère odeur de transpiration flottait dans l’air et, dans l’obscurité qui m’entourait, je distinguai une rangée de casiers. Le vestiaire du Paradis. Qu’est-ce que je fichais là ?

Quelque chose s’illumina brièvement sous le banc où j’étais couché, et je réalisai que mon téléphone était tombé à terre. Je me redressai pour l’attraper, quand une violente migraine envoya tournoyer la pièce autour de moi. Je m’immobilisai pour reprendre mon souffle. J’avais la langue pâteuse. Gueule de bois. Sauf que le souvenir de ce qui l’avait causée se dérobait à ma mémoire.

Je me sentais nauséeux. Peut-être en raison de l’abus d’alcool, mais aussi à l’idée de ce que j’avais pu faire et dire. Bon sang ! À présent, ça me revenait… Du moins, le début. À la fin de notre patrouille, je m’étais attardé au Paradis pour boire un verre. OK, disons deux. Peut-être trois. Normalement, c’était loin de suffire à me saouler. Au prix de grandes souffrances et d’une suite de jurons, je parvins à récupérer mon cellulaire et à m’asseoir. D’un autre côté, je devais reconnaître que je n’étais plus dans mon état normal depuis quelque temps…

C’était l’inspectrice Wong qui avait tenté de m’appeler. Je grimaçai en me passant une main sur le visage. Elle aussi se demandait probablement ce que je foutais. Je ne l’avais pas rappelée depuis qu’elle s’était pointée chez moi, trois jours plus tôt. Entre l’hospitalisation de Dona et mes rendez-vous secrets avec Léara, son enquête était tombée en bas de ma liste de priorités. En même temps, que pouvais-je faire de plus ? Je n’avais aucun moyen de retrouver la trace de l’ange suspect — à moins de commencer à vérifier systématiquement les alibis de tous les anges de la ville ! C’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

Je n’avais aucune envie de parler à Wong, mais la possibilité qu’elle ait quelque chose d’important à m’annoncer me convainquit de me mettre debout. J’allai boire à la fontaine, puis levai le store de quelques pouces. Elle décrocha à la première sonnerie.

« Allô.

— Inspectrice, c’est Micka.

— Comment allez-vous ? dit-elle pour la forme, puisqu’elle enchaîna aussitôt : J’ai une mauvaise nouvelle.

— Oh ? »

Je crus qu’elle se référait à l’affaire, et me préparai à encaisser quelque développement violent.

« Je dois vous décharger de votre rôle de contact angélique dans l’enquête sur le meurtre de Gustafsson.

— Oh », répétai-je.

C’était beaucoup moins sanglant que ce que j’avais craint et, sur le coup, je me sentis plutôt soulagé de me voir ôter une responsabilité des épaules. Puis elle ajouta :

« Vous faites désormais partie des suspects.

— Quoi ? ! » m’écriai-je.

Mon mal de crâne reprit de plus belle, et je me pressai les tempes en fermant les yeux.

« Vous êtes à ce jour le seul ange dont la présence sur les lieux du crime, le jour du crime, est avérée… Et vous dissimulez de l’information qui pourrait servir à l’enquête.

— Je vous ai dit…, commençai-je, avant de laisser tomber dans un soupir.

— Je suis désolée, dit-elle — mais elle n’en avait pas l’air.

— C’est juste absurde. Vous m’avez dit vous-même que, sans moi, vous n’auriez même pas songé qu’un ange puisse être impliqué. Pourquoi serais-je allé m’incriminer ?

— Si vous n’aviez pas été là, j’aurais pu faire appel à n’importe quel autre ange ou démon pour confirmer la présence ou non d’une trace. Mieux valait que ce soit vous. Avoir appelé la police, être le relais officiel de l’enquête… tout cela constitue une excellente couverture.

— Vous y croyez vraiment ? » répliquai-je d’un ton défaitiste.

Je me sentais trop mal, physiquement, pour protester avec plus de virulence.

« Écoutez, je ne fais que mon boulot, et je ne peux négliger aucune piste à ce stade. Ne le prenez pas personnellement. »

Facile à dire ! J’étais un guerrier, plus habitué à empêcher et punir les crimes qu’à m’en faire coller sur le dos. Me retrouver à la place de l’accusé me piquait au vif. Mais c’était plus que ça… Une sueur froide me coula dans le dos. En théorie, puisque j’étais innocent, je n’avais pas grand-chose à craindre. Et pourtant… je venais de faire un pas de plus vers une condamnation possible. Si on pouvait me suspecter à tort, qu’est-ce qui empêcherait de me juger coupable ? Ma vision se rétrécit et mon souffle s’accéléra.

« Milicien ? Mickaël ! Vous êtes toujours là ?… »

L’étau se refermait autour de moi, suffocant, inéluctable.

***

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