Qu’est-ce qu’une romance féministe?
8 autrices et blogueuses s’expriment

Qu'est-ce qu'une romance féministe? 8 autrices et blogueuses s'expriment

La romance féministe est-elle un oxymore? Pourquoi les études féministes parlent-elles aussi peu de la littérature sentimentale, à part pour la critiquer? Pourquoi les librairies féministes font-elles si peu de place à la romance?

Je me suis longtemps sentie « le cul entre deux chaises », comme on dit : craignant d’avouer mon goût pour la romance à mes amies féministes, et craignant d’aborder des problématiques féministes avec d’autres lectrices de romance. Aujourd’hui, j’ai décidé de l’assumer. Je suis une auteure de romance féministe. Mais cela a-t-il un sens pour mon public? Y a-t-il vraiment du monde qui veut lire ce genre de livre?

Les féministes dans la place

Cela fait pourtant longtemps que des auteures de romance se disent féministes : Jennifer Crusie, Courtney Milan, Rose Lerner, Cecilia Grant, Zoe Archer… Mais en français? Est-ce qu’on a juste un train de retard, comme souvent en littérature de genre?

J’ai donc lancé un appel sur les réseaux sociaux et… les réactions ont été très encourageantes! Oui, il y a beaucoup de monde en 2018 qui est intéressé ou intrigué par l’idée d’une romance féministe. Et pas mal d’auteures aussi qui se reconnaissent dans cette étiquette. Toutes n’ont pas eu le temps ou l’envie de participer, mais les 8 personnes qui m’ont répondu m’ont déjà offert des pistes précieuses pour mieux cerner leurs perceptions et leurs exigences.

Une relation saine, basée sur l’égalité et le respect

Un des éléments qui est revenu le plus souvent dans leurs contributions, c’est évidemment la nécessité de « relations saines, basées sur le respect mutuel », sans « aucun rapport de supériorité entre les personnes », selon Birdy Li, éditée chez Kaya et active sur Wattpad. Chani Brooks, qui autoédite actuellement sa série de romance geek, parle « d’aimer et de souffrir en toute égalité ».

L’idée de respect mutuel revient chez Jupsy, chroniqueuse littéraire. Pour elle, il ne faut pas « que l’un des membres ne cherche à dominer l’autre, lui nuire ou aller contre son consentement. » Viviane Faure, qui a publié des nouvelles en maison d’édition aussi bien que des fanfictions en ligne, renchérit : dans une romance féministe, « le sexe est basé sur le consentement enthousiaste des deux personnages ».

Pour Lunastrea, qui écrit notamment sur son propre blog, il s’agit de montrer que « la femme n’est pas soumise à l’homme dans un couple, qu’ils ont tous deux leur liberté et que l’un ne perd pas son individualité dans cette relation ». En effet, l’équilibre n’est pas seulement à trouver entre les deux personnages, mais aussi entre chaque individu et le couple. C’est ce que souligne également Caroline Viphakone-Lamache, fondatrice de la start-up infinite : « Une histoire d’amour féministe va pousser ses personnages à s’émanciper tout en s’enrichissant mutuellement. » Cela revient aussi à dire, comme Viviane, que « l’héroïne ne se résume pas à son rôle d’amoureuse ».

Reconnaître les problèmes

Mais tous ces bons sentiments ne risquent-ils pas de nous confiner au monde des bisounours? Pas selon mes témoignages! Ainsi, Caroline précise : « Une romance qui promeut l’égalité raconte une ou plusieurs relations saines ou à l’inverse va chercher à dénoncer celles qui ne le sont pas. »

Pour leur part, Jupsy et Viviane admettent qu’il puisse y avoir des éléments ou des situations « problématiques », tant qu’ils sont « pointés du doigt et non minimisés » (Jupsy), que le texte les « présente explicitement comme tels au lieu de les érotiser » (Viviane).

Une héroïne libre et non stéréotypée

Le second critère fondamental, c’est la représentation de l’héroïne. Selon Angel B., auteure indépendante sous son propre label, la littérature sentimentale est tout à fait en mesure de nous proposer des héroïnes « indépendantes à tous les niveaux », qui « aiment prendre des directives, sont libres de leurs pensées et savent rester fortes devant l’adversité ».

On retrouve la même idée chez Birdy : « La femme est libre de son corps, de ses pensées. Elle vit pour elle et ne dépend de personne. La femme est femme et non objet, potiche, nunuche ou soumise. » Ou encore avec Lunastrea, qui se réfère aux romans de Jane Austen : « la femme est libre, sûre d’elle, de ses valeurs et de ses convictions ».

Pour Charlotte Adam, auteure de romances policières, l’héroïne n’a pas à correspondre à un modèle, autant qu’être écrite avec soin et réalisme : « Il s’agit d’explorer à fond la personnalité des personnages féminins, leurs contradictions, leurs forces, leurs faiblesses, leurs doutes », de « créer des femmes “réelles”, auxquelles on peut s’identifier ». Chani va dans le même sens : « Rendre à l’humain toute sa complexité mais aussi sa liberté. Dans la société actuelle, les femmes ont le droit d’être des battantes, voire d’avoir l’esprit de compétition ou de manquer de pitié. »

Et les héros, dans tout ça?

Ça dépend. Pour certaines, le but est que le héros évolue et s’adapte à l’héroïne. Pour Angel, c’est là qu’est le fantasme : « un homme arrogant, macho et sûr de lui », dont on montre « petit à petit une image plus romantique qu’il ne l’a au début du roman ». Lunastrea remarque aussi : « L’homme peut sembler sceptique, se montrer réfractaire au début, mais change bien souvent d’avis. »

D’autres vont plus loin, à l’instar de Caroline, pour qui il faut chercher à éviter « les stéréotypes et les deux poids, deux mesures dont sont victimes aussi bien les hommes que les femmes ». Chani aussi s’attend à une romance « qui s’éloigne des clichés, autant sur la femme que sur l’homme », et nous rappelle que « les hommes ont le droit d’être sentimentaux et même de pleurer ».

Charlotte nous donne un autre exemple : « il faut sortir des clichés selon lesquels c’est l’homme qui impulse les relations (la femme étant “dans l’attente”) ou qui résout systématiquement les situations de crise ». De même, dans les textes de Viviane, parfois, « c’est le héros qui est vierge et l’héroïne qui l’initie, par exemple, ou bien si elle est vierge et lui pas, comme elle a beaucoup lu sur la question, elle est malgré tout plus douée que lui au lit. »

Revendications, autres personnages féminins et sexualité

J’ajoute pour terminer quelques commentaires isolés qui m’ont paru particulièrement pertinents. Angel mentionne ainsi que « l’auteure peut revendiquer, par l’intermédiaire de son héroïne, ses idées, ses droits ». Et c’est vrai! Je pense que la fiction est le médium idéal pour contextualiser des enjeux politiques sans prendre le risque de généraliser ni de prescrire.

Viviane note également un aspect que je trouve très important : une romance féministe est « une romance où l’héroïne n’est pas le seul personnage féminin intéressant. » Et, en effet, quel dommage de nous présenter une héroïne originale et travaillée, seulement pour l’opposer à des personnages féminins secondaires qui, eux, sont réduits à des stéréotypes ou jugés pour cela! Pour moi, une romance féministe doit résister à la tentation d’établir une norme de « bonne féminité » qui ferait contraste avec une « mauvaise féminité » (car superficielle, traditionnelle, frivole ou autre).

Enfin, Viviane encore, peut-être parce qu’elle écrit de la romance érotique, n’oublie pas que les relations sexuelles sont aussi des vecteurs de signification, au-delà du seul consentement : « J’essaie de décentrer le rapport sexuel hétéro de la pénétration et de déconstruire la notion de préliminaire : si cette pratique donne du plaisir, à fortiori si on peut avoir un orgasme avec, c’est du sexe et ça peut être le centre d’une scène érotique. »

Un grand merci à toutes les participantes! N’hésitez pas à en découvrir davantage sur elles en vous rendant sur leurs pages et sites Web :

Icône dans l’image d’en-tête créée par Freepik, récupérée sur www.flaticon.com et utilisée sous licence CC 3.0 BY

4 thoughts on “Qu’est-ce qu’une romance féministe?
8 autrices et blogueuses s’expriment

  1. C’est une excellente idée de t’assumer ainsi. C’est ce genre de réflexions qui permet l’exploration de thématique beaucoup plus profondes. Pour la première fois, j’écris une romance (mais pas que) et je n’ai jamais lu les littératures « romantiques » probablement à cause des préjugés qui circulent. Ton article me rassure, j’ai le même genre de position que ces auteures, les mêmes nuances. Certes, je ne suis pas centrée sur la romance, mais elle occupe une place immense aussi. J’avais peut-être peur du terne et monotone comme le quotidien, mais en vrai, les situations d’intercompréhension et de communication prennent leur temps pour se définir et ça ajoute à l’intrigue principale. Leur évolution de couple fait évoluer la situation principale, c’est beau à voir. Bref, merci d’avoir oser la question, j’adore les styles qui se croisent.

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire! 🙂 Je suis aussi venue à la littérature sentimentale sur le tard, alors que j’ai toujours aimé les histoires d’amour… En réalité, c’est un genre très divers, donc il y en a pour tous les goûts. Et, n’en déplaise à la critique selon laquelle « c’est toujours la même histoire » ou « on connaît déjà la fin », c’est justement ce qui force les auteures à explorer toutes les nuances et toutes les possibilités d’une relation amoureuse! Mais moi aussi, j’aime bien de toute façon les romances mêlées à une autre intrigue (ce qui est le cas de la plupart d’entre elles).

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